
Jean-Baptiste Noé, directeur de la revue Conflits, enregistre cette émission en Crète, au bord de la baie de Souda, pour raconter l'histoire d'une île que l'on réduit souvent à ses plages. Du palais de Knossos à la Crète vénitienne, du siège de Candie aux insurrections contre les Ottomans, du rattachement à la Grèce à la bataille de 1941, il montre comment l'île est passée du centre à la périphérie selon ceux qui la possédaient, et ce qu'elle pèse aujourd'hui en Méditerranée.
De Knossos à Venise, une île disputée
Enregistrée en Crète, au bord de la baie de Souda où se trouve, selon lui, la base navale la plus importante de l’OTAN en Méditerranée, cette émission de Conflits voit Jean-Baptiste Noé, directeur de la revue, raconter l’histoire de l’île pour éclairer la géopolitique de la Méditerranée. Derrière l’image d’une île de vacances, qui reçoit près de 5 millions de touristes par an pour environ 600 000 habitants, il rappelle une terre de guerres entre Byzantins, Vénitiens, Ottomans et Allemands. Il part de l’Antiquité : le mythe de Zeus enlevant Europe, la place du taureau dans la culture méditerranéenne, la civilisation minoenne tournée vers la mer et disparue vers 1400 avant Jésus-Christ pour des raisons encore discutées, le palais de Knossos dont l’immensité aurait nourri le mythe du labyrinthe. Il lit le Minotaure dévorant la jeunesse athénienne comme le souvenir d’un tribut payé par Athènes à la Crète. Puis vient Venise, qui obtient l’île après la quatrième croisade de 1204 et la garde quatre siècles et demi : forteresses de Candie (l’actuelle Héraklion), de Réthymnon et de La Canée, églises latines au style vénitien, production de sucre de canne qui fait la richesse de l’île jusqu’à ce que le sucre gagne les Antilles et le Brésil.
Cette Crète vénitienne mêle aussi le monde grec et le monde latin : le Gréco, né à Candie et formé aux icônes, en est la figure la plus connue, redécouvert plus tard par Maurice Barrès.
Le plus long siège de l’époque moderne
Après Chypre, prise en 1571, les Ottomans attaquent la Crète : La Canée tombe en 1645, Réthymnon en 1646, et le siège de Candie dure de 1648 à 1669. Louis XIV envoie le duc de Beaufort, qui y meurt ; Jean-Baptiste Noé avance le chiffre de 120 000 morts ottomans et 30 000 défenseurs, avant la capitulation du gouverneur Morosini. La domination ottomane fait passer l’île du centre à la périphérie, une leçon de géopolitique selon lui : « Selon qui possède la Crète, elle sera soit au centre, soit à la périphérie. » Une partie des Crétois, grecs de langue et de culture, se convertit à l’islam, notamment pour des raisons fiscales, et des églises deviennent des mosquées. Le XIXe siècle est celui des insurrections, dont l’explosion du monastère d’Arkadi en novembre 1866, où les assiégés font sauter la poudrière plutôt que de se rendre, avec près de 900 morts. L’auteur explique les hésitations de la Grande-Bretagne, de la France et de la Russie, soucieuses de ne pas précipiter l’effondrement de l’Empire ottoman, jusqu’au tournant de 1898 et au rattachement à la Grèce en 1913, porté par Elefthérios Venizélos, avocat né à La Canée en 1864.
L’échange de populations de 1923 chasse les Crétois musulmans selon un critère religieux et non ethnique, et la bataille de mai 1941, l’opération Mercure, coûte la vie à près de 4 500 parachutistes allemands avant une occupation qui tue, selon lui, près de 8 000 civils.
Tourisme, agriculture et base de Souda
Sur la Crète d’aujourd’hui, Jean-Baptiste Noé décrit un tourisme concentré de mai à octobre, qui pose la question de l’eau et de la pression immobilière, et qui a déplacé la vie des villages de montagne vers un littoral longtemps jugé insalubre et dangereux. Il évoque l’agriculture (vin, huile d’olive, fromages, race de brebis propre à l’île), l’influence politique de la Crète en Grèce, de Venizélos à la famille Mitsotakis, et le vote majoritaire pour Nouvelle Démocratie. Il termine sur le rôle stratégique de l’île : la base de Souda, et les gisements de gaz de Méditerranée orientale.
Il invite les visiteurs à regarder l’île au-delà des plages, à travers son histoire vénitienne et sa place en Méditerranée.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- Palais de Knossos : site minoen associé au mythe du labyrinthe et du Minotaure.
- Siège de Candie (1648 à 1669) : siège de 22 ans de l’actuelle Héraklion par les Ottomans.
- Monastère d’Arkadi : lieu de l’explosion de novembre 1866 pendant l’insurrection crétoise.
- Elefthérios Venizélos : figure de l’indépendance crétoise, Premier ministre de la Grèce à partir de 1910.
- Le Gréco : peintre né à Candie, formé à l’art des icônes avant de partir pour Venise et Tolède.
- Maurice Barrès : écrivain qui a contribué à redécouvrir le Gréco.
- Duc de Beaufort : envoyé par Louis XIV au secours de Candie, mort pendant le siège.
- Traité de Lausanne : cadre de l’échange de populations de 1923 entre la Grèce et la Turquie.
- Opération Mercure : attaque aéroportée allemande contre la Crète en mai 1941.
- Base de Souda : base navale de l’OTAN près de laquelle l’émission est enregistrée.
- Revue Conflits : revue de géopolitique dirigée par Jean-Baptiste Noé.
Au fil de l’épisode
- 00:01:39 : une émission enregistrée dans la baie de Souda
- 00:04:03 : la Crète, berceau de l’Europe ? Zeus, Europe et le taureau
- 00:05:45 : la civilisation minoenne, tournée vers la mer
- 00:07:59 : le mythe du Minotaure et du labyrinthe, et le site de Knossos
- 00:11:07 : 1204, la Crète devient vénitienne
- 00:15:05 : l’empire du sucre de la Crète vénitienne
- 00:17:48 : une civilisation hybride, grecque et latine, et le Gréco
- 00:21:22 : le siège de Candie, 22 ans de 1648 à 1669
- 00:24:10 : la domination ottomane, centre et périphérie
- 00:26:05 : les Crétois convertis à l’islam et les églises devenues mosquées
- 00:28:44 : les insurrections du XIXe siècle et le monastère d’Arkadi
- 00:32:37 : les grandes puissances face au rattachement à la Grèce
- 00:35:04 : 1898, puis le rattachement de 1913 et Elefthérios Venizélos
- 00:38:24 : l’échange de populations de 1923
- 00:42:45 : mai 1941, l’opération Mercure et l’occupation allemande
- 00:44:53 : le poids du tourisme et ses conséquences
- 00:49:05 : l’agriculture crétoise et le régime crétois
- 00:50:46 : l’influence politique de la Crète et la famille Mitsotakis
- 00:52:40 : la place stratégique de la Crète en Méditerranée
FAQ
Pourquoi dit-on que la Crète est une île vénitienne ?
Selon Jean-Baptiste Noé, Venise a dominé la Crète pendant environ quatre siècles et demi, de la quatrième croisade de 1204 à la chute de Candie en 1669. Elle y a laissé les forteresses d’Héraklion, de Réthymnon et de La Canée, des églises de style vénitien et une économie fondée sur le sucre de canne.
Combien de temps a duré le siège de Candie ?
Le siège de Candie, l’actuelle Héraklion, a duré 22 ans, de 1648 à 1669. Jean-Baptiste Noé le présente comme le plus long siège de l’époque moderne. Louis XIV y envoya le duc de Beaufort, qui mourut pendant les combats, avant que le gouverneur vénitien Morosini ne capitule.
Que s’est-il passé au monastère d’Arkadi en 1866 ?
En novembre 1866, pendant une insurrection contre les Ottomans, les assiégés du monastère d’Arkadi refusent de se rendre et font sauter le dépôt de poudre, faisant près de 900 morts. D’après Jean-Baptiste Noé, l’événement a suscité une grande sympathie en Europe et reste l’un des grands lieux de mémoire de la résistance crétoise.
Pourquoi la Crète est-elle stratégique aujourd’hui ?
Jean-Baptiste Noé cite la base navale de Souda, installation majeure de l’OTAN en Méditerranée, les enjeux énergétiques liés aux gisements de gaz de Méditerranée orientale, mais aussi le tourisme et l’agroalimentaire. Il souligne que la place d’une île dépend moins de sa géographie que de ce qu’en font ceux qui la possèdent.
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