
Alexandre Lauret, géographe et chercheur à l'IRSEM, a passé deux ans à Djibouti auprès des passeurs qui font traverser la mer Rouge aux migrants éthiopiens en route vers l'Arabie saoudite. Au micro de Jean-Baptiste Noé, pour la revue Conflits, il décrit une économie entière. Le rôle du dalal, les prix, les marches dans le désert, la traversée du Bab-el-Mandeb, les violences au Yémen et les armes qui reviennent dans l'autre sens : un travail de terrain rare sur une route migratoire peu connue en Europe.
Deux ans auprès des passeurs de Djibouti
Alexandre Lauret, géographe et chercheur à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM), a passé deux ans à Djibouti pour comprendre de l’intérieur le trafic de migrants qui relie l’Éthiopie à l’Arabie saoudite par le Yémen. Au micro de Jean-Baptiste Noé, pour la revue Conflits, il présente cette enquête ethnographique, tirée de sa thèse et publiée aux éditions La Découverte sous le titre « L’Épopée des passeurs. L’âge d’or du trafic de migrants à Djibouti ». Il a d’abord travaillé en 2016 sur les pêcheurs afars du nord du pays, dont certains étaient devenus contrebandiers et passeurs, puis a mené son terrain de doctorat en 2018 et 2019, surtout en français, parfois avec des traducteurs. Il rappelle que cette route reprend le tracé de la traite esclavagiste qui conduisait des captifs d’Abyssinie vers la péninsule Arabique jusqu’aux années 1940 ou 1950, décrite par Joseph Kessel puis par le journaliste Sean O’Callaghan dans « Trafic d’hommes ». Aujourd’hui, explique-t-il, les migrants partent pour la plupart volontairement : l’Éthiopie compte 135 millions d’habitants, a connu la guerre civile de 2020 à 2022, et un travailleur en Arabie saoudite peut gagner quatre à cinq fois le salaire d’un fonctionnaire fédéral éthiopien.
Le pivot du système est le « dalal », un intermédiaire comparable à un courtier ou à un notaire, que l’on sollicite aussi pour vendre du bétail ou un terrain. « La migration reste avant tout un investissement », résume le chercheur.
Une économie du passage dans le nord du pays
Le voyage coûte en moyenne entre 1 000 et 2 000 dollars, souvent financés par la famille, la vente de bétail ou des tontines. Ceux qui paient traversent les quatre pays en quelques jours ; les plus pauvres, souvent des ruraux que les passeurs désignent comme Oromo, marchent pendant des semaines dans le désert djiboutien, par 45 à 50 degrés en été. Selon Alexandre Lauret, environ 100 000 migrants entrent chaque année à Djibouti, un pays d’à peine un million d’habitants. À Tadjourah et Obock, les passeurs s’appuient sur le sentiment de marginalisation des Afars depuis l’indépendance de 1977, distribuent vêtements, nourriture et khat, et font vivre hébergeurs et cuisiniers ; les autorités ferment souvent les yeux, parfois contre rémunération, et les garde-côtes de Khor Angar manquent de moyens. Les migrants bloqués faute d’argent pour la traversée deviennent une main-d’œuvre pour les Djiboutiens, qui les redoutent pourtant.
Le chercheur compare cet « entonnoir migratoire » à ceux du Caire, du Maroc ou de la Manche, où une frontière maritime retient des migrants en transit.
La traversée du Bab-el-Mandeb et le piège yéménite
Le détroit de Bab-el-Mandeb ne mesure qu’une vingtaine ou une trentaine de kilomètres, mais la traversée se fait sur des barques longues et étroites, les « galbas », surchargées, par des courants dangereux, avec des migrants éthiopiens qui découvrent souvent la mer. Le système de garantie distingue cette route de celles de Libye ou de Somalie : l’argent confié au dalal n’est versé aux passeurs djiboutiens, yéménites puis saoudiens qu’une fois chaque étape franchie, ce qui limite les escroqueries. Au Yémen, en guerre civile depuis la prise de Sanaa par les rebelles houthis en 2014, les migrants doivent appeler leur famille pour payer la suite ; ceux qui ne le peuvent pas subissent des tortures, du travail forcé ou sont vendus entre milices. Au retour, les bateaux rapportent carburant, motos, électroménager et armes, qui irriguent surtout l’Éthiopie. Alexandre Lauret retrace enfin l’histoire de cette route : d’abord par Assab, en Érythrée, jusqu’à la guerre de 1998 à 2000, puis par Bosaso, au Puntland, où les migrants payaient d’avance et subissaient vols et violences, avant que Djibouti ne s’impose.
Il rappelle que ce commerce d’armes et d’hommes entre les deux rives est ancien : Rimbaud, à la fin du XIXe siècle, tentait déjà de vendre des armes vers l’Abyssinie.
Alexandre Lauret nous recommande…
« Les martyrs du golfe d’Aden », un documentaire qui suit le périple de migrants éthiopiens jusqu’à Bosaso et au Yémen, et dont le journaliste se fait lui-même racketter sa caméra à l’arrivée.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- « L’Épopée des passeurs. L’âge d’or du trafic de migrants à Djibouti » : le livre d’Alexandre Lauret, publié aux éditions La Découverte.
- Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM) : centre de recherche où travaille l’invité.
- Joseph Kessel : écrivain cité pour ses récits sur la traite dans la région.
- Sean O’Callaghan, « Trafic d’hommes » : livre d’un journaliste anglais parti au début des années 1950 sur les traces des dernières caravanes d’esclaves.
- Kafala : contrat liant un travailleur migrant à un employeur dans les pays de la péninsule Arabique.
- Dalal : intermédiaire qui organise la migration et sert de garant entre migrant, passeurs et employeur.
- Détroit de Bab-el-Mandeb : passage d’une vingtaine à une trentaine de kilomètres entre Djibouti et le Yémen.
- Arthur Rimbaud : cité parmi les commerçants qui tentaient de vendre des armes vers l’Abyssinie à la fin du XIXe siècle.
Au fil de l’épisode
- 00:00:43 : Djibouti, zone de passage entre Afrique et péninsule Arabique
- 00:01:14 : Alexandre Lauret, l’IRSEM et deux ans de terrain à Djibouti
- 00:02:33 : Joseph Kessel et l’ancienne traite esclavagiste vers l’Arabie
- 00:04:53 : des pêcheurs afars aux passeurs : la méthode de recherche
- 00:05:51 : langues, Afars et Somalis dans la Corne de l’Afrique
- 00:07:15 : la demande saoudienne, la kafala et l’essor des filières illégales
- 00:09:10 : le dalal, courtier de la migration, et le coût du voyage
- 00:11:49 : des départs volontaires : démographie et pauvreté en Éthiopie
- 00:14:14 : les migrants à pied dans le désert djiboutien
- 00:15:27 : riches et pauvres sur la route : Amharas, Tigréens, Oromo
- 00:17:30 : Tadjourah, Obock et la tolérance des autorités
- 00:19:20 : 100 000 migrants par an, une main-d’œuvre redoutée
- 00:22:51 : les entonnoirs migratoires, de la mer Rouge à la Manche
- 00:24:09 : la traversée du Bab-el-Mandeb
- 00:25:58 : garde-côtes et corruption
- 00:27:28 : toute une économie autour des passeurs
- 00:28:16 : l’arrivée au Yémen et le système de garantie
- 00:30:57 : les migrants sans argent, torture et travail forcé
- 00:33:55 : au retour, carburant, électroménager et armes
- 00:38:38 : l’histoire de la route : Assab, Bosaso, puis Djibouti
- 00:42:10 : guerres et routes migratoires depuis les années 1970
FAQ
Qui est Alexandre Lauret ?
Alexandre Lauret est géographe et chercheur à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM). Il a passé deux ans à Djibouti auprès des passeurs et des migrants, d’abord en 2016 sur les pêcheurs afars, puis en 2018 et 2019 pour sa thèse, publiée aux éditions La Découverte sous le titre « L’Épopée des passeurs ».
Qu’est-ce qu’un dalal dans le trafic de migrants ?
Le dalal est un intermédiaire, comparable à un courtier, auquel on fait aussi appel pour vendre du bétail ou un terrain. Dans la migration, il met en relation le migrant, qui paie entre 1 000 et 2 000 dollars, et un employeur saoudien, et ne verse l’argent aux passeurs qu’une fois chaque étape franchie.
Pourquoi les migrants éthiopiens passent-ils par Djibouti ?
Selon Alexandre Lauret, la route par Assab, en Érythrée, s’est fermée avec la guerre de 1998 à 2000, et celle de Bosaso, en Somalie, était longue et marquée par les escroqueries. À Djibouti, des réseaux structurés et un système de paiement par étapes ont rendu l’itinéraire plus sûr pour les migrants.
Que deviennent les migrants qui ne peuvent pas payer au Yémen ?
Le chercheur explique que les migrants venus à pied, qui n’ont payé que la traversée, ne peuvent pas régler les passeurs yéménites. Ils subissent alors des tortures destinées à faire payer leur famille, ou sont intégrés dans l’économie de guerre du Yémen : travail forcé et ventes entre milices.
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