Podcast Défense.
Conflits, géopolitique21 mars 202546 min

Comment devenir un chef – Pierre Santoni

avec Pierre Santoni

Pierre Santoni, comment l'armée de Terre forme ses chefs de guerre

Le colonel Pierre Santoni, directeur de l'école d'état-major de Saumur, présente dans Conflits son livre Chefs de guerre au combat, consacré à la formation des chefs militaires, du sergent au général. Il explique pourquoi un officier se forme toute sa carrière, ce que l'histoire militaire apprend à l'heure des drones, pourquoi la France serait un pays de tacticiens et comment se construit l'autorité d'un chef, faite selon lui de « bienveillance et d'exigence ».

Du sergent au général, un chef qui se forme toute sa vie

Le colonel Pierre Santoni, officier de l’armée de Terre et directeur de l’école d’état-major de Saumur, présente à Jean-Baptiste Noé, dans un entretien de Conflits, son livre Chefs de guerre au combat. Se préparer à la bataille au XXIe siècle, paru aux éditions Pierre de Taillac, après une trilogie consacrée à la tactique. Par chef de guerre, il entend « du sergent au général ». Reprenant la formule du capitaine de Gaulle, « préparer la guerre, c’est préparer les chefs », il explique que la formation ne s’arrête pas à Saint-Cyr ou à Saint-Maixent : elle accompagne toute la carrière, à mesure que l’on passe de la micro-tactique du combattant à la tactique de son arme, puis à la tactique interarmes et à la tactique générale. Il illustre la différence entre stratégie, niveau opératif et tactique par le débarquement de Normandie, de la décision de Churchill et de Roosevelt jusqu’au soldat sur la plage.

Pour former un officier, il combine les procédures, le wargame, la simulation et l’histoire militaire. Le blocage tactique créé aujourd’hui par les drones en Ukraine rappelle, selon lui, celui des tranchées de 1914, dont les armées sont sorties par le char et l’aviation.

La France, un pays de tacticiens

Le colonel défend l’idée d’une spécificité française. Pays relativement petit, peu peuplé depuis Napoléon et ouvert sur de nombreux voisins, la France a besoin, dit-il en s’appuyant sur de Gaulle, de gagner vite une première bataille, donc de tacticiens. Il revient sur la manœuvre dans la profondeur, de la « manœuvre sur les derrières » de Napoléon à la bataille de Gazala menée par Rommel jusqu’à la chute de Tobrouk, tout en mettant en garde contre la recherche d’une « martingale » qui donnerait la victoire sans effort. Il s’interroge aussi sur ce qu’est une bataille : à l’heure de guerres longues comme en Ukraine, ses contours dans le temps et l’espace sont de plus en plus difficiles à tracer. Il cite Maurice Genevoix, qui comprend en lisant l’ordre du jour de Joffre qu’il participe à la bataille de la Marne.

Il rappelle le mot attribué à Joffre sur cette victoire : « Je ne sais pas qui l’a gagnée, mais je sais qui l’aurait perdue. »

Forces morales, autorité et école d’état-major

La force morale, juge Pierre Santoni, naît d’abord de la préparation, de l’équipement, de la confiance dans les chefs et de la justesse de la cause. Il s’appuie sur les mémoires inédits d’un grand-oncle de son épouse, chef d’un groupe franc en 1917, qui montrent que même au pire de la guerre, l’armée consacrait dix mois à former un jeune saint-cyrien. Pour lui, on peut devenir chef même timide au départ ; l’autorité formelle ne suffit pas, elle s’impose par la compétence, l’expérience et l’affection portée aux soldats, ce qu’il résume par « bienveillance et exigence ». À Saumur, l’école d’état-major forme au combat interarmes du bataillon et de la brigade des officiers de 32 à 55 ans, avec wargame, simulation et études sur le terrain, notamment de la bataille de Normandie, appuyée par des officiers de réserve.

Il cite le mot attribué à Henri Poincaré : la guerre est « une science expérimentale dont on ne peut faire l’expérience », d’où la nécessité de toujours revenir à la formation.

Pour aller plus loin

Les références de l’épisode

  • Chefs de guerre au combat. Se préparer à la bataille au XXIe siècle (éditions Pierre de Taillac) : le livre de l’invité, consacré à la formation des chefs militaires.
  • L’Ultime Champ de bataille, Triangle tactique et Guerre infinie : la précédente trilogie de l’invité, consacrée à la tactique.
  • École d’état-major de Saumur : école de l’armée de Terre, dirigée par l’invité, qui forme les officiers à la tactique interarmes.
  • Michel Goya : historien militaire associé par l’invité à la notion de micro-tactique et au rôle du sergent chef de groupe.
  • Bataille de Gazala : manœuvre de Rommel par Bir Hakeim jusqu’à la prise de Tobrouk, citée comme modèle de bataille dans la profondeur.
  • Maurice Genevoix : écrivain qui découvre, dans l’ordre du jour de Joffre, qu’il participe à la bataille de la Marne.
  • Groupes francs de 1917 : petites unités de coups de main, dont l’invité a étudié les mémoires inédits d’un chef.
  • Eben Swift : officier américain de la fin du XIXe siècle, auteur de travaux sur le jeu de guerre et l’ordre en cinq paragraphes.
  • L’Étrange Défaite, de Marc Bloch : livre cité pour le rôle des officiers de réserve d’état-major.

Au fil de l’épisode

  • 00:01:03 : présentation de l’invité et de son livre
  • 00:02:28 : chef de guerre, du sergent au général
  • 00:03:57 : une formation qui dure toute la carrière
  • 00:04:53 : les quatre niveaux de la tactique
  • 00:05:54 : tactique, opératif et stratégie
  • 00:08:34 : à quoi sert l’histoire militaire
  • 00:10:57 : drones et blocage tactique, l’écho de 1914
  • 00:12:19 : la manœuvre dans la profondeur
  • 00:15:44 : la France, pays de tacticiens
  • 00:18:02 : qu’est-ce qu’une bataille ?
  • 00:22:28 : former aux forces morales
  • 00:23:00 : les mémoires d’un chef de groupe franc en 1917
  • 00:25:43 : peut-on apprendre à être un chef ?
  • 00:29:29 : l’autorité ne se décrète pas
  • 00:33:34 : le temps consacré à la formation
  • 00:38:58 : l’école d’état-major de Saumur
  • 00:42:28 : les officiers de réserve d’état-major
  • 00:45:02 : suivre les conflits en cours

FAQ

Qui est le colonel Pierre Santoni ?

Pierre Santoni est colonel de l’armée de Terre et directeur de l’école d’état-major de Saumur. Auteur d’une trilogie sur la tactique (L’Ultime Champ de bataille, Triangle tactique, Guerre infinie), il publie Chefs de guerre au combat. Se préparer à la bataille au XXIe siècle, aux éditions Pierre de Taillac.

Pourquoi l’histoire militaire est-elle utile aux officiers d’aujourd’hui ?

Pour le colonel Santoni, certaines constantes se perpétuent, comme la manœuvre ou l’équilibre entre protection, mobilité et puissance de feu. Le blocage tactique créé par les drones en Ukraine rappelle celui des tranchées de 1914, et les débats actuels sur la frappe dans la profondeur prolongent ceux des années 1970.

Peut-on apprendre à devenir un chef militaire ?

Oui, selon Pierre Santoni. Certains ont un caractère naturellement porté vers l’autorité, mais il a vu des jeunes timides devenir de très bons chefs au contact des soldats. La compétence s’acquiert dans les écoles ; l’autorité s’impose ensuite par l’expérience, l’exigence et l’affection portée à ceux que l’on commande.

Que fait l’école d’état-major de Saumur ?

Elle forme des officiers de l’armée de Terre déjà expérimentés, âgés de 32 à 55 ans, au combat interarmes du niveau du bataillon et de la brigade, ou à l’insertion dans un état-major de haut niveau. Les stages combinent procédures, wargame, simulation et études historiques sur le terrain, notamment en Normandie.

Pourquoi la France serait-elle un pays de tacticiens ?

Selon le colonel Santoni, la France, relativement petite, peu peuplée et ouverte sur de nombreux voisins, peine à soutenir une guerre longue et doit gagner vite une première bataille. Cette contrainte a nourri, de Foch à de Gaulle, une pensée militaire rationnelle et tournée vers la tactique.

Conflits, géopolitique

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