
Hugo Le Picard, chercheur associé au Centre géopolitique des technologies de l'Ifri et fondateur d'une start-up d'IA, répond à Marc Hecker dans Le Monde selon l'Ifri. Pourquoi Netflix vaut-il autant que LVMH et TotalEnergies réunis, pourquoi aucune entreprise européenne ne figure plus dans le top 20 mondial, que change l'intelligence artificielle ? Il défend l'idée que la régulation ne suffit pas sans production, et voit dans l'énergie et le nucléaire une chance pour l'Europe.
Quand le logiciel dévore l’économie
Marc Hecker reçoit Hugo Le Picard, chercheur associé au Centre géopolitique des technologies de l’Ifri et fondateur de la start-up Clone, spécialisée dans la génération d’images, pour discuter de son article « Révolution numérique, chambardement économique », paru dans la revue Politique étrangère. Sa thèse : le numérique n’est plus un secteur parmi d’autres mais le socle sur lequel toute l’économie se réorganise. Pendant deux siècles, explique-t-il, la valeur venait de la transformation de la matière ; depuis les années 1970-1980, elle glisse vers les données et le logiciel, infiniment plus malléable qu’une chaîne de production. Il reprend la formule de Marc Andreessen, « Software is eating the world », et l’illustre par les valorisations : Tesla vaut quatre fois Toyota, Booking deux fois Marriott, et Netflix, ancien loueur de DVD, est valorisé 400 milliards de dollars, autant que LVMH et TotalEnergies réunis. Il en vient au décrochage européen : en 2000, quatre entreprises européennes figuraient dans le top 20 des capitalisations mondiales, aucune en 2025. Il l’attribue à une inertie industrielle, l’Europe étant restée championne du matériel quand la valeur passait aux systèmes d’exploitation et aux plateformes, et à un rapport culturel au risque et à l’échec, qui pousse les start-up à se vendre ou à partir aux États-Unis pour passer à l’échelle.
Sur la régulation, il ne conteste pas le principe mais pointe un paradoxe : sans producteurs européens, la régulation devient une stratégie par défaut, et le report de l’application de l’AI Act sous la pression des géants américains montre selon lui que « le régulateur devient dépendant du régulé ».
L’IA, troisième révolution et possible protectorat numérique
Après la mécanisation au XIXe siècle et la numérisation à la fin du XXe, l’intelligence artificielle ouvre selon Hugo Le Picard une troisième phase : elle transforme les capacités cognitives en ressources programmables, appelables à la demande. Le coût d’un million de tokens via l’API de ChatGPT est passé, dit-il, de 36 dollars en mars 2023 à moins d’un dollar fin 2024, et les fournisseurs perdent volontairement de l’argent pour capter le marché et finir en monopole. Il reconnaît une bulle, par l’ampleur des investissements, mais une bulle « créatrice de valeur », loin de celle des subprimes. Il nuance l’idée que l’IA va « dévorer le logiciel » : elle remplace déjà des tâches de développeurs juniors, mais pas les systèmes critiques, et il alerte sur un risque peu discuté : si l’on ne forme plus de juniors, il n’y aura plus de seniors demain. Enfin, il compare Apple ou Microsoft, dont la valorisation approche le PIB de la France, aux compagnies à charte des XVIIe et XVIIIe siècles, et cite Starlink, devenu un outil critique dans la guerre en Ukraine.
Pour l’Europe, il parle d’une forme de protectorat numérique, mais voit dans les besoins en énergie de l’IA, la filière nucléaire française et des acteurs comme Mistral AI une fenêtre d’opportunité.
Pour aller plus loin
- L’article d’Hugo Le Picard, « Révolution numérique, chambardement économique »
- La page d’Hugo Le Picard à l’Ifri
- Le Centre géopolitique des technologies de l’Ifri
- Le podcast Le Monde selon l’Ifri
- Le site de l’Ifri
Les références de l’épisode
- « Révolution numérique, chambardement économique » : article d’Hugo Le Picard paru dans le numéro de printemps de Politique étrangère, la revue de l’Ifri.
- Marc Andreessen : auteur en 2011 de la formule « Software is eating the world ».
- Rapport de Mario Draghi : cité pour le constat qu’aucune entreprise européenne valorisée à plus de 100 milliards d’euros n’a été créée de zéro en cinquante ans.
- AI Act : règlement européen sur l’intelligence artificielle, dont l’application a été reportée.
- Mistral AI : start-up française d’IA citée comme champion européen possible.
- Compagnies des Indes orientales britannique et néerlandaise : compagnies à charte des XVIIe et XVIIIe siècles, comparées aux géants du numérique.
- Starlink : réseau de communication privé devenu critique dans la guerre en Ukraine.
Au fil de l’épisode
- 00:00:00 : présentation d’Hugo Le Picard et de son article
- 00:00:43 : le numérique, socle de toute l’économie
- 00:02:10 : « Software is eating the world » et les valorisations de Tesla, Booking, Netflix
- 00:04:47 : aucune entreprise européenne dans le top 20 mondial en 2025
- 00:05:37 : inertie industrielle et blocage culturel face au risque
- 00:08:50 : le passage à l’échelle des start-up européennes
- 00:09:34 : régulation contre innovation, le cas de l’AI Act
- 00:13:18 : l’IA, troisième révolution technologique de l’économie
- 00:14:26 : l’effondrement du coût de l’IA et la course au monopole
- 00:15:23 : y a-t-il une bulle de l’IA ?
- 00:19:09 : l’IA va-t-elle dévorer le logiciel ?
- 00:21:51 : le risque de ne plus former de développeurs juniors
- 00:22:47 : des entreprises aussi puissantes que des États, les compagnies à charte
- 00:24:42 : protectorat numérique et chances de l’Europe avec Mistral AI
FAQ
Qui est Hugo Le Picard ?
Hugo Le Picard est chercheur associé au Centre géopolitique des technologies de l’Ifri. Il a réalisé une thèse de doctorat à l’université Paris-Dauphine en partenariat avec l’Ifri, puis fondé Clone, une start-up spécialisée dans la génération d’images. Il est l’auteur de l’article « Révolution numérique, chambardement économique » paru dans Politique étrangère.
Pourquoi l’Europe a-t-elle décroché dans le numérique ?
Selon Hugo Le Picard, l’Europe a traité le numérique comme un outil au service de l’économie existante. Il avance deux causes : une inertie industrielle, l’Europe excellant dans le matériel quand la valeur passait au logiciel et aux plateformes, et un rapport au risque et à l’échec incompatible avec l’économie des start-up, qui peinent à passer à l’échelle.
Pourquoi les entreprises d’IA perdent-elles de l’argent ?
D’après le chercheur, c’est volontaire : les fournisseurs de modèles subventionnent leurs services pour capter le marché, comme Google l’a fait dans la recherche en ligne. L’objectif est d’être le dernier debout, en situation de monopole, pour ensuite monétiser. Il rappelle que le coût d’un million de tokens a chuté de plus de 95 % en moins de deux ans.
Qu’est-ce que le protectorat numérique européen ?
Hugo Le Picard désigne ainsi la dépendance de l’Europe aux entreprises américaines pour ses infrastructures numériques, ses données, ses flux d’information et jusqu’à ses récits culturels, avec l’exemple de Netflix. Il n’y voit pas une fatalité : les besoins de l’IA en infrastructures et en énergie redonnent une carte à l’Europe et à la filière nucléaire française.
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