
Dans le dernier épisode de la saison des « Unpopular opinions » du Collimateur, André Loez, Alexandre Jubelin, Antoine Bourguilleau et Quentin Censier débattent d'une provocation assumée : interdire aux enfants de militaires de faire la même carrière que leurs parents. Derrière la formule, une vraie question de sociologie militaire : le poids des lignages dans le recrutement et l'avancement des officiers, leur rôle dans le conservatisme des armées, et l'histoire du pacte passé entre la République et ses élites conservatrices.
Interdire aux enfants de militaires de s’engager
Pour clore la saison des « Unpopular opinions » du Collimateur, ces opinions impopulaires défendues de mauvaise foi assumée, André Loez réunit Alexandre Jubelin, Antoine Bourguilleau, wargamer, historien et traducteur, et Quentin Censier. La provocation du jour revient à Alexandre Jubelin : « Si les armées étaient vraiment républicaines, elles interdiraient aux enfants de militaires de devenir militaires. » Il ne nie pas l’héroïsme de certains lignages, mais estime que ces dynasties donnent aux enfants de militaires une longueur d’avance qui fausse le brassage social et le principe méritocratique du concours. Selon lui, elles sont aussi le levain du conservatisme des armées : s’appuyant sur les travaux du sociologue Claude Weber sur Saint-Cyr, il affirme que les traditions les plus rétrogrades, et parfois la pression exercée sur les femmes et les minorités dans les écoles d’officiers, viennent d’une petite partie de chaque promotion, souvent des « fils de », qui maîtrisent déjà les codes et prennent les positions d’autorité. Il nuance lui-même sa thèse : une vocation qui demande de se sacrifier pour des inconnus suppose peut-être une transmission dès l’enfance, et une telle interdiction serait sans doute illégale. Quentin Censier prolonge la réflexion sur le recrutement des officiers, spécialistes « de l’écrit et du mot », et sur le plafond de verre que vivent les sous-officiers devenus officiers. Un participant décrit une passion pour les traditions et les procédures plus forte que l’intérêt pour la tactique, et rappelle des recherches sur les promotions de l’École navale à la fin du XIXe siècle : les fils, neveux ou gendres d’amiraux y faisaient des carrières plus rapides, au-delà du grade de capitaine. Le débat remonte au choix fait par la République dans les années 1880 d’accueillir les élites conservatrices dans l’armée et la diplomatie, à l’affaire Dreyfus et au rôle du général André, puis à la technicisation des armes, qui a fait entrer d’autres profils dans le corps des officiers.
La discussion s’élargit enfin à tous les grands corps de l’État, université et haute fonction publique comprises, décrits comme des sociétés d’Ancien Régime qu’on ne comprend qu’avec le modèle féodo-vassalique du juriste Alain Supiot. Conclusion lancée en riant : « vive les sous-officiers ».
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- Claude Weber : sociologue dont les travaux sur Saint-Cyr nourrissent la thèse d’Alexandre Jubelin.
- Alain Supiot, « Les deux visages de la contractualisation : déconstruction du Droit et renaissance féodale » : texte paru en 2007 chez LGDJ, cité pour le modèle féodo-vassalique des grands corps de l’État.
- École navale : école dont les promotions de la fin du XIXe siècle ont servi à mesurer le poids des lignages dans les carrières.
- Affaire Dreyfus : épisode cité comme preuve des résistances antirépublicaines dans l’armée.
- Général André : officier technicien et républicain, évoqué pour sa volonté de s’assurer de la loyauté républicaine des officiers.
Au fil de l’épisode
- 00:01:20 : présentation des participants et dernière opinion impopulaire de la saison
- 00:01:52 : la thèse : interdire aux enfants de militaires de devenir militaires
- 00:02:28 : lignages, méritocratie et brassage social
- 00:03:56 : les dynasties militaires, levain du conservatisme
- 00:05:42 : les deux bémols : transmission de la vocation et légalité
- 00:07:17 : les sous-officiers devenus officiers et le culte de l’écrit
- 00:08:40 : traditions, procédures et désintérêt pour la tactique
- 00:09:32 : les promotions de l’École navale et le poids des réseaux familiaux
- 00:12:12 : le choix de la République dans les années 1880 et l’affaire Dreyfus
- 00:13:20 : la technicisation des armes et le général André
- 00:14:06 : les grands corps de l’État, sociétés d’Ancien Régime
- 00:15:32 : fin de la saison des opinions impopulaires
FAQ
Pourquoi Alexandre Jubelin veut-il interdire aux enfants de militaires de s’engager ?
Dans cette opinion volontairement provocatrice, Alexandre Jubelin estime que les lignages militaires donnent une longueur d’avance aux enfants de militaires, ce qui fausse le principe méritocratique du concours et le brassage social. Il y voit aussi la source du conservatisme des armées françaises, entretenu selon lui par une minorité de chaque promotion d’officiers.
Que montrent les recherches sur les promotions de l’École navale évoquées dans l’épisode ?
Un participant raconte avoir étudié des promotions de l’École navale de la fin du XIXe siècle. Avoir un père, un oncle ou un beau-père amiral accélérait nettement la carrière. Jusqu’au grade de capitaine, l’avancement est presque automatique ; c’est ensuite que les écarts apparaissent, liés à la maîtrise des codes et aux connexions familiales.
Qu’est-ce que le modèle féodo-vassalique d’Alain Supiot cité dans l’épisode ?
Selon le participant qui le cite, le juriste Alain Supiot explique que les grands corps de l’État français, armées, université, haute fonction publique ou diplomatie, ne se comprennent pas en termes d’égalité et de concours, mais comme des relations de vassalité, où le protégé rend des services à son suzerain. La référence de son texte figure dans la bibliographie de l’épisode.
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