
L'historien africaniste Bernard Lugan, auteur d'une Histoire du Sahel, répond à Jean-Baptiste Noé pour la revue Conflits. Il défend une lecture des guerres sahéliennes par l'histoire longue et l'ethnographie, plutôt que par la religion. Rivalité entre pasteurs et agriculteurs, guerres touarègues depuis 1963, rôle de la crise libyenne, permanence des routes de trafic à travers le Sahara, critique de l'analyse française : il remonte jusqu'aux tensions actuelles en Côte d'Ivoire, au Cameroun et au Nigeria.
Une guerre ethnique avant d’être religieuse
Dans cette émission de la revue Conflits présentée par Jean-Baptiste Noé, l’historien africaniste Bernard Lugan analyse les guerres du Sahel à partir de leur histoire longue. Il décrit d’abord le Sahel comme une bande mouvante qui s’étend de l’océan Atlantique à la mer Rouge, sans frontières nettes, avançant ou reculant selon la pluviométrie. Selon lui, le cœur du problème est l’opposition, très ancienne, entre pasteurs nomades du Nord et agriculteurs sédentaires du Sud, aggravée par l’installation de populations venues du sud sur les terres de parcours. Il soutient que l’islamisation de la région est récente et date surtout de la colonisation, qu’il présente comme « un éclair dans l’échelle historique ». Après les indépendances, des frontières qui coupent les aires de nomadisation et le principe « un homme, une voix » auraient placé les pasteurs, minoritaires, sous l’autorité de ceux qu’ils dominaient auparavant : il parle d’« ethno-mathématique électorale » et date de 1963 la première guerre touareg. Pour lui, l’islamisme « n’est que la surinfection de la plaie ethnique millénaire ».
Il revient sur la Libye : après la guerre touareg de 2009, explique-t-il, le colonel Kadhafi avait intégré des combattants touaregs dans des unités sahariennes de l’armée libyenne ; à la chute du régime, ils sont rentrés au Mali et au Niger, et le MNLA est né. Il y voit l’étincelle de la crise malienne.
Routes du commerce et erreurs d’analyse
Bernard Lugan insiste sur la permanence des axes transsahariens : hier l’ivoire, l’or et les esclaves, aujourd’hui les médicaments, les cigarettes, la drogue et les migrants, sur les mêmes routes et les mêmes nœuds, dont Bilma, au Niger. Ces trafics, dit-il, traversent les zones de combat sans s’interrompre. Il juge que les interventions françaises au Sahel sont parties d’une erreur d’analyse : avoir confondu un soulèvement indépendantiste touareg avec un mouvement islamiste. Il distingue des groupes qu’il qualifie d’ethno-islamistes, ancrés localement, et des djihadistes universalistes venus de l’extérieur, qui se combattent entre eux. Il évoque l’extension des violences au Burkina Faso et vers le nord de la Côte d’Ivoire, du Bénin et du Togo, où des Peuls persécutés chercheraient la protection des groupes armés. Il regrette aussi la disparition, à partir de la fin des années 1970, des diplomates et coopérants qui connaissaient l’Afrique de longue date.
L’entretien se termine sur la Côte d’Ivoire et le Cameroun, dont il estime les crises seulement retardées, puis sur le Nigeria, où il distingue trois conflits : au sud, dans la zone pétrolière, au nord-est autour de Boko Haram, et au centre, autour de Jos, entre populations musulmanes et chrétiennes, sur fond de concurrence pour les pâturages.
Les références de l’épisode
- Histoire du Sahel : livre de Bernard Lugan cité à la fin de l’émission.
- L’Afrique réelle : lettre mensuelle de Bernard Lugan, où il écrivait en 2011 qu’il ne fallait pas renverser le régime libyen.
- MNLA : mouvement touareg créé au retour de Libye des combattants touaregs, selon l’invité.
- Boko Haram : mouvement à l’origine de l’un des trois conflits du Nigeria décrits par l’invité.
- Sultanat de Sokoto : État peul du XIXe siècle, cité comme exemple d’un expansionnisme ethnique habillé de religion.
Au fil de l’épisode
- 00:01:38 : définir le Sahel, une zone mouvante
- 00:03:58 : désertification, migrations et conflit entre pasteurs et agriculteurs
- 00:05:20 : les peuples de la zone sahélo-saharienne
- 00:05:53 : l’histoire de l’islam au Sahel et l’islamisation récente
- 00:07:26 : une colonisation brève et les frontières des indépendances
- 00:09:44 : l’ethno-mathématique électorale et la première guerre touareg
- 00:10:53 : la Libye, étincelle de la crise malienne
- 00:15:29 : les routes du commerce et des trafics transsahariens
- 00:19:08 : les interventions françaises et l’erreur d’analyse
- 00:22:24 : Burkina Faso et extension vers le golfe de Guinée
- 00:23:51 : la disparition des spécialistes de l’Afrique
- 00:25:20 : Côte d’Ivoire et Cameroun, des crises différées
- 00:27:29 : les trois conflits du Nigeria
FAQ
Pourquoi Bernard Lugan dit-il que l’islamisme n’est pas le cœur des guerres du Sahel ?
Pour l’historien, les conflits sahéliens reposent sur une opposition très ancienne entre pasteurs nomades du Nord, dont les Touaregs, et agriculteurs sédentaires du Sud. L’islamisme ne serait qu’un habillage de revendications ethniques, comme le marxisme l’était il y a cinquante ans. Si tous les groupes islamistes disparaissaient, dit-il, la rivalité pour la terre demeurerait.
Quel lien Bernard Lugan fait-il entre la chute de Kadhafi et la guerre au Mali ?
Selon lui, après la guerre touareg de 2009, le colonel Kadhafi avait intégré des combattants touaregs dans des unités sahariennes de l’armée libyenne. Quand ils ont compris que le régime allait tomber, ils sont rentrés au Mali et au Niger, ont fondé le MNLA et sont entrés en guerre. Il voit dans la crise libyenne l’étincelle du conflit malien.
Que reproche Bernard Lugan aux interventions françaises au Sahel ?
Il parle d’une erreur d’analyse dès le départ : avoir pris un soulèvement indépendantiste touareg pour un mouvement islamiste, ce qui aurait poussé ses chefs vers les djihadistes. Pour lui, la solution n’était pas militaire mais politique et institutionnelle, dans des pays indépendants sur lesquels la France n’avait pas de prise directe.
Comment les trafics traversent-ils le Sahara en guerre ?
Bernard Lugan explique que les routes de trafic suivent les axes du commerce transsaharien ancien : on y transportait l’ivoire, l’or et les esclaves, on y fait passer aujourd’hui médicaments, cigarettes, drogue et migrants. Une solidarité marchande dépasse les engagements politiques, si bien que le commerce continue malgré les combats, avec Bilma, au Niger, comme nœud principal.
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