
Thomas Posado, chercheur spécialiste du Venezuela et de Cuba, répond aux Lundis de l'IHEDN deux semaines après la capture de Nicolás Maduro à Caracas. Il conteste l'accusation de narcotrafic avancée par Washington, voit dans l'opération un intérêt pour le pétrole et une volonté d'écarter la Chine de l'Amérique latine, et décrit un pays dont l'avenir reste ouvert, du protectorat à la guerre civile. Il s'interroge aussi sur la solidité du régime cubain.
Pétrole, narcotrafic et arrière-cour américaine
Thomas Posado, maître de conférences et spécialiste du Venezuela et de Cuba, analyse pour l’IHEDN la capture de Nicolás Maduro, effectuée le 3 janvier à Caracas par la DEA, l’agence antidrogue du département de la Justice des États-Unis, sur ordre de Donald Trump. Le chercheur juge l’accusation de narcotrafic « infondée et disproportionnée ». Selon lui, le Venezuela, voisin de la Colombie, premier producteur mondial de cocaïne, ne voit transiter qu’environ 8 % de cette production, et il n’a rien à voir avec le fentanyl. Les gangs vénézuéliens bénéficient de complicités dans l’État, mais, d’après les services de renseignement américains qu’il cite, sans lien de commandement avec le gouvernement ; quant au « cartel des soleils », expression née dans la presse vénézuélienne en 1993, il ne correspond pas à une organisation réelle. Thomas Posado relève que cette qualification terroriste a été abandonnée par le département de la Justice après la capture, et qu’un mois plus tôt Donald Trump avait gracié un ancien président du Honduras condamné pour trafic de cocaïne. Pour lui, l’objectif crédible est le pétrole : le Venezuela détient les premières réserves mondiales, autour de 300 milliards de barils, mais sa production est passée de 2,3 millions de barils par jour jusqu’en 2015 à 0,3 million en 2020, avant de remonter autour d’un million. Au-delà, il voit dans l’opération la volonté de refaire de l’Amérique latine « l’arrière-cour » des États-Unis et d’en évincer la Chine.
Sur la suite, le chercheur décrit une présidente par intérim, Delcy Rodriguez, aux marges de manœuvre « extrêmement réduites », un territoire en partie tenu par des bandes armées et par la guérilla colombienne ELN, et un scénario ouvert, du protectorat américain à la guerre civile. À Cuba, privée du pétrole vénézuélien, il évoque le risque d’un effondrement de l’État « du type d’Haïti ».
Les références de l’épisode
- « Venezuela, de la révolution à l’effondrement. Le syndicalisme comme prisme de la crise politique (1999-2021) », Thomas Posado (Presses universitaires du Midi, 2023) : son livre sur la crise vénézuélienne vue par le syndicalisme.
- ERIAC : l’équipe de recherche interdisciplinaire sur les aires culturelles, dont il est membre.
- DEA : l’agence de lutte antidrogue du département de la Justice des États-Unis, qui a mené la capture.
- Cartel des soleils : expression de la presse vénézuélienne de 1993 désignant la corruption de hauts fonctionnaires par le narcotrafic, et non une organisation réelle selon le chercheur.
- ELN : la guérilla colombienne qui contrôle, selon lui, la zone frontalière côté vénézuélien.
Au fil de l’épisode
- 00:00:00 : présentation de Thomas Posado et de ses travaux
- 00:00:58 : la capture de Nicolás Maduro le 3 janvier à Caracas
- 00:01:30 : une accusation de narcotrafic jugée infondée
- 00:02:00 : les gangs vénézuéliens et leurs liens avec l’État
- 00:03:06 : le « cartel des soleils », une expression plus qu’une organisation
- 00:04:03 : une qualification qui varie selon les circonstances politiques
- 00:04:58 : le pétrole, objectif plus crédible
- 00:06:05 : évincer la Chine de l’Amérique latine
- 00:06:32 : les États-Unis peuvent-ils diriger le Venezuela ?
- 00:07:33 : les marges de manœuvre de Delcy Rodriguez
- 00:09:04 : un scénario « extrêmement incertain »
- 00:09:34 : Cuba, entre blocus et résilience
FAQ
Pourquoi Thomas Posado juge-t-il l’accusation de narcotrafic contre Nicolás Maduro infondée ?
Selon le chercheur, le Venezuela n’est qu’une route secondaire de la cocaïne colombienne, environ 8 % de la production, et n’a aucun lien avec le fentanyl. Les gangs profitent de complicités dans l’État, mais sans lien de commandement avec le gouvernement, et le « cartel des soleils » n’est pas une organisation réelle.
Quel est le véritable objectif de l’opération américaine au Venezuela selon Thomas Posado ?
Il y voit d’abord le pétrole : le pays détient les premières réserves mondiales, autour de 300 milliards de barils, aujourd’hui sous-exploitées. Il y ajoute la volonté de Donald Trump de refaire de l’Amérique latine l’arrière-cour des États-Unis et d’en évincer la Chine, dont le Venezuela était un partenaire pour le pétrole.
Les États-Unis peuvent-ils diriger le Venezuela ?
D’après Thomas Posado, non, même si leur influence est forte sur la présidente par intérim, Delcy Rodriguez. Des bandes armées et la guérilla ELN tiennent une partie du territoire, et diriger réellement le pays exigerait d’envoyer des troupes, avec un risque d’enlisement. Les majors pétrolières demandent aussi un cadre stable avant d’investir.
Le régime cubain peut-il tomber après la capture de Nicolás Maduro ?
Le chercheur juge l’hypothèse sérieuse : l’économie cubaine allait déjà mal, son énergie dépend du Venezuela et le blocus maritime américain se durcit. Mais Cuba vit en crise depuis la chute de l’URSS et quadrille sa société. Si les difficultés s’aggravent, il évoque le risque d’un effondrement de l’État comparable à celui d’Haïti.
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