
Iris Lambert, doctorante au CERI et journaliste indépendante, raconte dans Cultures Monde son reportage en Colombie, sur la route de Marquetalia, le village des Andes où est née la guérilla des FARC en 1964. Dix ans après l'accord de paix, elle décrit des anciens combattants toujours en attente de terres, des civils qui cherchent leurs disparus, le retour des attaques et une route désormais barrée par un groupe armé que personne ne veut nommer.
Sur la route de Marquetalia, la paix inachevée
Dans ce retour de terrain de Cultures Monde, sur France Culture, Mélanie Chalandon reçoit Iris Lambert, doctorante au CERI et journaliste indépendante, qui a remonté avec Lucas Lazo la piste de Marquetalia, le village de la cordillère des Andes, au sud-ouest de la Colombie, où des insurgés ont fondé en 1964 la guérilla des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC). Dix ans après les accords de La Havane de 2016, elle raconte un territoire où domine la désillusion. Elle rappelle d’abord ce que représente le lieu : c’est là que Manuel Marulanda, chef historique des FARC, installe une sorte de « laboratoire révolutionnaire », d’abord bien accepté par de petits paysans écrasés par les grands propriétaires, avant que les représailles de l’État, avec l’opération Marquetalia, ne lancent une vague de violence qui durera, selon elle, 53 ans. Depuis Bogota, il faut une dizaine d’heures de bus jusqu’au bourg de Planadas, puis la voiture, la moto et des chemins de muletiers : « quand on remonte cette route, on remonte le temps », dit-elle, car les routes ne sont toujours pas carrossables et les fermes n’ont ni eau ni électricité. La présidente d’une association de femmes victimes du conflit lui décrit les combats dans les rues des villages, puis le travail mené de famille en famille pour faire accepter la paix, quand les guérilleros sont descendus des montagnes pour déposer les armes sur les places et demander pardon. Mais la réincorporation est lente : selon la journaliste, 11 000 personnes sur 13 000 sont encore en cours de réintégration. Un ancien combattant, resté treize ans dans les FARC, voit sa coopérative de café tourner presque à vide ; ailleurs, des bassins de pisciculture construits pour des carpes qui ne peuvent pas vivre dans ces vallées restent à l’abandon. La réforme agraire intégrale, premier point des accords, n’a redistribué qu’environ 10 % des terres d’après elle, et les anciens guérilleros louent toujours les champs qu’ils cultivent. Les villageois, eux, reprochent aux démobilisés l’aide mensuelle qu’ils reçoivent, quand les civils déplacés restent sans terre et cherchent encore leurs disparus. Le retour de l’extrême droite au pouvoir, explique Iris Lambert, ne peut pas défaire un accord d’État mais peut en réduire les financements, au détriment de la justice transitionnelle.
Le reportage a pris un autre tour : la route de Marquetalia, parcourue trois ans plus tôt, leur a été barrée par une assemblée de chefs locaux au nom d’un mystérieux « ils », et l’enquête mène vers un immense campement d’orpaillage illégal installé dans le lit d’une rivière éventrée par les bulldozers.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- FARC : les Forces armées révolutionnaires de Colombie, guérilla fondée en 1964 à Marquetalia.
- Accords de La Havane : les accords de paix de 2016 qui actent la fin de la lutte armée des FARC.
- Manuel Marulanda : le chef historique des FARC, à l’origine de la guérilla à Marquetalia.
- Opération Marquetalia : l’offensive de l’État colombien qui ouvre, selon Iris Lambert, des décennies de violence.
- « Le village interdit et la guérilla sans fin » : le reportage d’Iris Lambert et Lucas Lazo, attendu en version papier en décembre, soutenu par la bourse Brouillon d’un rêve de la SCAM.
Au fil de l’épisode
- 00:01:44 : Marquetalia, berceau de la guérilla des FARC, dix ans après les accords de paix
- 00:02:44 : le laboratoire révolutionnaire de Manuel Marulanda
- 00:04:16 : les représailles de l’État et l’opération Marquetalia
- 00:04:45 : la route depuis Bogota, un voyage dans le temps
- 00:06:52 : la mémoire d’une militante des victimes du conflit
- 00:07:52 : le retour des attaques de drones et des attentats
- 00:08:31 : 2016, les guérilleros descendent des montagnes
- 00:10:07 : une réincorporation lente dans les camps
- 00:10:39 : la coopérative de café d’un ancien combattant
- 00:11:57 : une réforme agraire restée en plan
- 00:12:57 : l’amertume des civils et la recherche des disparus
- 00:14:07 : des financements réduits pour la paix
- 00:14:35 : la route de Marquetalia barrée
- 00:16:51 : l’explosion de l’orpaillage illégal
- 00:18:51 : la publication du reportage
- 00:19:50 : intermède musical colombien
FAQ
Pourquoi Marquetalia est-elle le berceau des FARC ?
C’est dans ce village de la cordillère des Andes, au sud-ouest de la Colombie, que Manuel Marulanda installe un laboratoire révolutionnaire soutenu par de petits paysans sans terre. Selon Iris Lambert, la guérilla des FARC naît en 1964 en réaction aux représailles de l’État contre ces zones autonomes, notamment l’opération Marquetalia.
Où en est la réintégration des anciens combattants des FARC ?
Dix ans après les accords de La Havane, Iris Lambert rapporte que 11 000 anciens combattants sur 13 000 sont encore en cours de réintégration, souvent dans les camps de réincorporation. Projets mal conçus, réforme agraire limitée à environ 10 % des terres et aides qui n’arrivent pas nourrissent leur amertume, comme celle des civils déplacés.
Pourquoi l’accès à Marquetalia est-il interdit aux journalistes ?
Une assemblée de chefs locaux a refusé à Iris Lambert et Lucas Lazo de remonter jusqu’au village, au nom d’un groupe armé que personne ne voulait nommer. Pendant une semaine, les rumeurs ont évoqué des dissidences des FARC ou des réseaux liés à l’orpaillage illégal, en plein essor dans la vallée. La réponse est donnée dans leur reportage.
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