
Alexandre Lauret, chercheur « Afrique de l'Est » à l'IRSEM, a passé des mois en mer avec les pêcheurs afars du nord de Djibouti avant de comprendre que certains étaient des passeurs. Au micro de Julie Gacon, dans Cultures Monde, il raconte les routes des migrants éthiopiens vers l'Arabie saoudite et des exilés yéménites vers la Corne de l'Afrique. L'historienne Roukiya Osman détaille ensuite l'autre rente du pays : les bases militaires étrangères.
Pêcheurs le jour, passeurs la nuit
Dans ce dernier volet de la série de Cultures Monde consacrée à la Corne de l’Afrique, Julie Gacon reçoit Alexandre Lauret, géographe et anthropologue, chercheur « Afrique de l’Est » à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM), puis Roukiya Osman, docteure en histoire, pour expliquer comment Djibouti tire profit de sa position de carrefour migratoire. Alexandre Lauret raconte être arrivé à Djibouti presque par hasard, pour étudier la pêche artisanale des Afars du nord, à Tadjourah et à Obock. Au fil des mois, il découvre qu’une partie de ces pêcheurs sont des passeurs qui font traverser le détroit de Bab el-Mandeb aux migrants. Dans un pays de tradition nomade où la pêche est une activité « faute de mieux », et dans un nord afar qui se dit marginalisé par une élite au pouvoir majoritairement somalie depuis l’indépendance de 1977, le trafic a donné à ces passeurs un prestige de notables : ils ont redistribué l’argent, payé des frais de scolarité, organisé des banquets. Il décrit les routes qui se croisent à Djibouti : celle des migrants éthiopiens vers l’Arabie saoudite, qui paient entre 1 000 et 2 000 dollars pour un passage organisé ou marchent des jours dans le désert avant de travailler pour payer la traversée, et, depuis la guerre au Yémen, celle des Yéménites qui fuient vers la Corne de l’Afrique. Les passeurs s’organisent en chaîne, des réseaux éthiopiens aux réseaux djiboutiens, yéménites puis saoudiens.
Le chercheur observe un changement de génération : après 2015, des passeurs plus jeunes, en concurrence, cherchent surtout à gagner de l’argent. Certains, confrontés aux migrants morts de chaleur au bord des routes, ont proposé de les enterrer, ouvrant un dialogue avec les autorités locales qui leur laisse des marges de manœuvre.
Exilés yéménites, migrants éthiopiens
Les dangers de la route, selon Alexandre Lauret, sont d’abord la chaleur et la soif, avec des épidémies de choléra autour des rares points d’eau, et les noyades lors de la traversée. Avec la guerre au Yémen, les passeurs yéménites se sont armés, ont exigé une part plus grande du prix du passage et ont développé la torture des migrants qui ne peuvent pas payer la suite du voyage, réduits ensuite au travail forcé. À Djibouti, il estime entre 30 000 et 50 000 le nombre de Yéménites, pour un pays d’un million d’habitants : ceux accueillis par la diaspora yéménite de la capitale trouvent souvent du travail, ceux qui n’ont pas de liens sont envoyés au camp de réfugiés d’Obock, sur un plateau aride, avec un fort sentiment de déclassement. Les Yéménites sont plutôt bien perçus par les Djiboutiens, alors que les migrants éthiopiens, plus de 500 000 à avoir franchi la frontière en 2025 selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) citée par le chercheur, sont souvent présentés comme des « clandestins », accusés d’apporter des maladies, tout en fournissant une main-d’œuvre domestique bon marché. Il décrit les expulsions, régulières mais souvent juste de l’autre côté de la frontière, et un pays devenu un « laboratoire migratoire » où Nations unies, Banque mondiale, Union européenne et Arabie saoudite financent chacun leurs projets.
Pour lui, l’État djiboutien a d’abord subi ces routes, avant d’essayer de transformer ce qu’il appelle un malheur en opportunité.
La rente des bases militaires
La dernière partie porte sur l’autre rente de Djibouti : les bases étrangères. Roukiya Osman explique que la France, les États-Unis, la Chine et le Japon y ont des bases, avec aussi des soldats italiens, espagnols et allemands. Selon elle, la France est liée à Djibouti par un accord de défense renouvelé en 2024 et participe à la formation de la gendarmerie et de la police djiboutiennes ; les Américains sont venus après le 11 septembre 2001 pour la lutte antiterroriste ; le Japon protège une route maritime vitale pour ses exportations ; la Chine y voit une porte d’entrée vers l’Afrique de l’Est et un moyen d’évacuer ses ressortissants en cas de guerre. Elle évalue cette rente à environ 180 millions de dollars, soit près de 10 % du budget national, et dénonce l’opacité des accords, qui n’ont pas été soumis à l’Assemblée nationale, sauf celui avec la France, dans un pays marqué par le chômage des jeunes et la pauvreté. Alexandre Lauret étudie, lui, l’effet des bases sur la ville de Djibouti.
Pour le chercheur, ces bases sont autant d’« assurance-vie » qui expliquent en partie la stabilité de Djibouti dans une région instable.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- « L’épopée des passeurs, l’âge d’or du trafic de migrants à Djibouti » : le dernier livre d’Alexandre Lauret, paru aux éditions La Découverte dans la collection Cahiers libres.
- « La guerre et l’exil, Yémen 2015-2020 » : livre d’Alexandre Lauret paru aux Belles Lettres en 2023.
- IRSEM : l’institut où Alexandre Lauret est chercheur « Afrique de l’Est ».
- Thinking Africa : le réseau dont Roukiya Osman est membre.
- Organisation internationale pour les migrations : présente à Djibouti, elle gère un centre de retour volontaire à Obock.
- Albert Londres et Joseph Kessel : écrivains cités pour leurs récits sur Djibouti et sur les anciennes routes de la région.
- Bab el-Mandeb : le détroit que traversent les migrants entre Djibouti et le Yémen.
Au fil de l’épisode
- 00:01:18 : présentation du dernier volet de la série sur la Corne de l’Afrique
- 00:02:17 : l’arrivée des exilés yéménites à Obock
- 00:04:07 : comment Alexandre Lauret a découvert les passeurs en étudiant les pêcheurs
- 00:07:28 : le prestige social des passeurs dans le nord afar
- 00:09:39 : les routes migratoires qui se croisent à Djibouti
- 00:13:40 : l’organisation en chaîne des réseaux de passeurs
- 00:16:48 : l’évolution des passeurs et l’enterrement des migrants morts sur la route
- 00:19:52 : le témoignage du préfet de la région d’Obock
- 00:21:23 : la chaleur, la soif et le choléra, dangers de la route
- 00:23:14 : la guerre au Yémen, la militarisation des passeurs et la torture des migrants
- 00:27:41 : l’accueil des Yéménites, entre diaspora et camp de réfugiés
- 00:31:36 : le regard des Djiboutiens sur les Yéménites et les Éthiopiens
- 00:34:33 : les expulsions d’Éthiopiens et la rente de l’exil
- 00:38:27 : Djibouti, « laboratoire migratoire » des bailleurs internationaux
- 00:42:24 : les bases militaires étrangères à Djibouti
- 00:46:06 : ce que rapportent les bases à l’État djiboutien
- 00:50:49 : l’accord de défense avec la France
- 00:51:51 : les bases comme assurance-vie de la stabilité djiboutienne
FAQ
Qui sont les passeurs de Djibouti ?
Selon le chercheur Alexandre Lauret, ce sont souvent des pêcheurs afars du nord du pays, à Tadjourah et à Obock, qui possèdent des embarcations et font traverser le détroit de Bab el-Mandeb aux migrants. Longtemps, ce trafic leur a donné un prestige de notables, car ils redistribuaient l’argent gagné dans une région marginalisée.
Pourquoi les migrants éthiopiens passent-ils par Djibouti ?
D’après Alexandre Lauret, la plupart veulent rejoindre l’Arabie saoudite, où un migrant peut gagner plusieurs fois le salaire d’un fonctionnaire éthiopien. Djibouti est le point de passage vers le Yémen. Ceux qui n’ont pas les moyens de payer un réseau complet marchent dans le désert et travaillent sur place pour payer la seule traversée.
Qu’est-ce que la « rente de l’exil » à Djibouti ?
C’est l’idée, développée dans l’épisode, que Djibouti tire profit de sa position de carrefour migratoire. Selon Alexandre Lauret, les Nations unies, la Banque mondiale, l’Union européenne et l’Arabie saoudite y financent des projets et du matériel pour freiner les départs, ce qui fait du pays un « laboratoire migratoire » et une source de financements pour l’État.
Combien rapportent les bases militaires étrangères à Djibouti ?
Selon Roukiya Osman, docteure en histoire, la rente des bases française, américaine, japonaise et chinoise s’élève à environ 180 millions de dollars, soit près de 10 % du budget national. Elle dénonce l’opacité de ces accords, qui n’ont pas été soumis à l’Assemblée nationale, à l’exception de celui avec la France.
Intelligence artificielle, résistances humaines : Prestations sociales : des allocataires contre la traque algorithmique
4 Nov
Intelligence artificielle, résistances humaines : Face aux data centers, une soif de démocratie
3 Nov
Intelligence artificielle, résistances humaines : Armes autonomes, un sursaut contre les « robots tueurs » ?
2 Nov
Table ronde : L’OTAN face aux attaques en mer Noire
30 Oct
Retours de terrain : Seule en campagne dans l’Oklahoma MAGA
30 Oct
Seule en campagne dans l’Oklahoma MAGA / L’OTAN face aux attaques en mer Noire
30 Oct
Corne de l’Afrique, au carrefour des conflits : Le Somaliland en quête de protecteurs
28 Oct
Corne de l’Afrique, au carrefour des conflits : Au Soudan, un feu nourri de l’extérieur
27 Oct
Corne de l’Afrique, au carrefour des conflits : En Éthiopie, nouvelle guerre, nouvelles alliances
26 Oct
Table ronde : Meloni face à la colère sociale
23 Oct
Retours de terrain : En Israël, l’État de droit en danger
23 Oct
En Israël, l’État de droit en danger / Meloni face à la colère sociale
23 Oct
Russie – Ukraine : une guerre sans fin ? Avec Arnaud Dubien | Entretiens géopo
4 Nov
La fin de l’« effet Trump » est une victoire de la démocratie
4 Nov
Midterms : quels sont les ressorts de l’écrasante victoire démocrate ?
4 Nov
Ces relais russes au cœur de l’Europe
4 Nov
Géopolitique de la France – Jean-Baptiste Noé
3 Nov
Quelles nouvelles dynamiques géopolitiques en Afrique ? Djenabou Cisse
2 Nov
Quelle géopolitique des triades ? Avec Gérard Bouan (ex-DGSE)
2 Nov
En Pologne, une crise politique qui résonne dans toute l’Europe
2 Nov
Les manifs lycéennes et étudiantes gagnent d’autres pays européens
1 Nov
Le salon Euronaval 2026 marque le retour de la puissance navale
31 Oct
Brésil : pourquoi Lula a gagné
31 Oct
Trump face aux midterms
31 Oct

