
Dans Cultures monde, sur France Culture, trois chercheurs racontent comment le Somaliland, indépendant de fait depuis 1991, a obtenu en décembre 2025 une première reconnaissance officielle, celle d'Israël, alors que la Somalie espère toujours en reprendre le contrôle. Brendon Novel et Géraldine Pinauldt reviennent sur la guerre civile, la construction de l'État et une diplomatie qui mise sur le port de Berbera. Elisa Domingues Dos Santos explique ensuite pourquoi la présence turque en Somalie suscite des manifestations.
De l’union de 1960 à la désunion de 1991
Cultures monde, l’émission de Julie Gacon et Mélanie Chalandon, consacre le troisième volet de sa série sur la Corne de l’Afrique au Somaliland, autoproclamé indépendant de la Somalie en 1991 et reconnu officiellement par Israël en décembre 2025. Brendon Novel, chargé d’enseignement au Centre d’études et de recherches internationales de l’université de Montréal, retrace l’histoire : indépendant de la Grande-Bretagne en 1960, le territoire fusionne quelques jours plus tard avec l’ancienne Somalie italienne, au nom du rêve d’unir les territoires somalis. Ce rêve s’éteint après l’échec de l’invasion de l’Ogaden par le président Siad Barre au milieu des années 1970. Le Somali National Movement (SNM), né en 1981, est sévèrement réprimé en 1988 ; l’émission fait entendre un indépendantiste qui a perdu son père, son frère et son cousin dans les massacres. À la chute de Siad Barre en 1991, les élites du SNM proclament l’indépendance, une option qui ne faisait pas l’unanimité. Géraldine Pinauldt, docteure en géographie et en géopolitique, chercheuse associée à l’IRIS, précise que les Somalilandais ne parlent pas de sécession mais de désunion, l’union de 1960 ayant été celle de deux territoires volontaires. Elle décrit la construction de l’État dans les années 1990, des conférences de réconciliation entre clans à la Constitution rédigée entre 1997 et 2001, qui intègre les institutions traditionnelles plutôt que de les effacer.
Le port de Berbera, par où transite notamment le bétail exporté, devient l’épine dorsale de l’économie et le principal argument du Somaliland auprès de ses partenaires.
« Qui me reconnaît, je prends »
Brendon Novel décrit une diplomatie d’abord économique : en 2015, les Émirats arabes unis prennent, via l’opérateur DP World, la gestion et la rénovation du port de Berbera, tourné vers le marché éthiopien. À partir de 2017, sous la présidence de Muse Bihi Abdi, la quête de reconnaissance devient une priorité et prend un tour nettement pro-américain : rapprochement avec Taïwan, contacts dans les cercles républicains, intervention en 2022 à la Heritage Foundation. Le président Abdirahman Irro, au pouvoir depuis 2024, poursuit dans cette voie. Le chercheur souligne aussi que la stabilité affichée a ses limites : en 2023, les autorités ont perdu le contrôle d’une partie de l’est du territoire, passée à un nouvel État du Nord-Est intégré à la fédération somalienne, et des contestations ont fait près d’une vingtaine de morts dans l’ouest en décembre 2025. Pour Géraldine Pinauldt, cette diplomatie n’a rien d’idéologique : elle est « absolument opportuniste, qui me reconnaît, je prends ». La reconnaissance israélienne s’explique, selon Brendon Novel, par la défense des intérêts d’Israël en mer Rouge et dans le golfe d’Aden après les attaques houthistes à partir de 2023 ; elle expose aussi le Somaliland aux menaces des houthistes en cas d’installation d’une base militaire.
Géraldine Pinauldt rappelle ce qu’une reconnaissance changerait concrètement : l’accès aux banques internationales, à un code SWIFT, aux investissements, à des assurances moins chères et à davantage de visas pour les jeunes.
La Turquie contestée en Somalie
La dernière partie se déplace en Somalie avec Elisa Domingues Dos Santos, doctorante en sciences politiques à l’Université catholique de Lille, associée à l’IFRI et à l’Institut français des études anatoliennes. Elle revient sur les manifestations de septembre contre la présence turque, accusée de pratiques prédatrices, d’ingérence et d’avoir fourni des drones utilisés contre des membres de l’opposition. Le partenariat est né en 2011, quand la Turquie a répondu à une grave famine par une aide d’urgence, devenue aide au développement puis contrats confiés à des conglomérats proches de l’AKP pour exploiter le port et l’aéroport de Mogadiscio. Elle décrit des contrats opaques sur le partage des revenus, loin du discours de partenariat sud-sud de Recep Tayyip Erdogan, et une coopération qui s’étend aux forages offshore, à une base de lancement de satellites en construction au nord de Mogadiscio et, avec un accord de défense signé en 2024, à la formation de l’armée somalienne et à la protection des côtes.
Géraldine Pinauldt conclut sur la lutte contre la piraterie et la formation de gardes-côtes, avant une revue de presse internationale consacrée au Soudan.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- « Somaliland, une reconnaissance incendiaire » : l’article de Brendon Novel paru dans le numéro de septembre du Monde diplomatique.
- Somali National Movement (SNM) : le mouvement né en 1981, à l’origine de la proclamation d’indépendance de 1991.
- Port de Berbera : l’épine dorsale de l’économie du Somaliland, géré par DP World.
- DP World : l’opérateur émirati qui exploite le port de Berbera depuis 2015.
- Heritage Foundation : le think tank conservateur où Muse Bihi Abdi est intervenu en 2022.
- IGAD : l’organisation régionale qui ne reconnaît pas le Somaliland mais mène des projets sur son territoire.
- Sahra Halgan : chanteuse née au Somaliland, infirmière auprès du mouvement national pendant la guerre civile, exilée à Lyon puis rentrée en 2012 ; l’émission diffuse l’un de ses titres.
- AKP : le parti au pouvoir en Turquie, dont des conglomérats proches exploitent des infrastructures à Mogadiscio.
Au fil de l’épisode
- 00:01:17 : présentation du troisième volet de la série sur la Corne de l’Afrique
- 00:01:35 : la reconnaissance du Somaliland par Israël et la réaction de la Somalie
- 00:04:23 : pourquoi le Somaliland se détache de la Somalie en 1991
- 00:07:56 : la guerre civile de 1988 et le témoignage d’un indépendantiste
- 00:09:35 : désunion plutôt que sécession, l’échec du pansomalisme
- 00:11:47 : construire un État et une nation dans les années 1990
- 00:14:39 : une Constitution qui intègre les institutions traditionnelles
- 00:16:53 : la recherche de partenaires et le port de Berbera
- 00:20:25 : relations avec l’Éthiopie, Djibouti et les organisations régionales
- 00:24:31 : une stabilité moins solide qu’affichée
- 00:27:27 : la quête de reconnaissance depuis 2017 et le rapprochement avec Taïwan
- 00:29:24 : une diplomatie tournée vers les États-Unis
- 00:33:46 : ce que gagnent Israël et le Somaliland
- 00:37:13 : ce que changerait une reconnaissance pour les Somalilandais
- 00:39:30 : la chanteuse Sahra Halgan
- 00:42:16 : les manifestations contre la présence turque en Somalie
- 00:45:04 : aux origines du partenariat entre la Turquie et la Somalie
- 00:49:19 : un partenariat contesté qui continue de s’étendre
- 00:51:25 : la lutte contre la piraterie et la fin de missions d’appui
- 00:53:30 : la revue de presse internationale consacrée au Soudan
FAQ
Pourquoi le Somaliland s’est-il séparé de la Somalie ?
Selon Brendon Novel, l’union de 1960 avec l’ancienne Somalie italienne reposait sur le rêve d’unir les territoires somalis. Après l’échec de l’invasion de l’Ogaden, la répression du Somali National Movement en 1988 et la chute de Siad Barre en 1991, les élites du mouvement ont proclamé l’indépendance, vue comme la seule sortie de crise alors que la Somalie sombrait dans la guerre civile.
Pourquoi Israël a-t-il reconnu le Somaliland ?
D’après Brendon Novel, Israël a reconnu le Somaliland en décembre 2025 pour défendre ses intérêts sur le couloir maritime de la mer Rouge et du golfe d’Aden, visés par les attaques houthistes à partir de 2023. Le Somaliland espère que cette reconnaissance en entraînera d’autres, notamment celle des États-Unis, mais elle l’expose aussi aux ennemis d’Israël dans la région.
Que changerait une reconnaissance internationale pour le Somaliland ?
Pour Géraldine Pinauldt, chercheuse associée à l’IRIS, la reconnaissance ouvrirait l’accès aux banques internationales, à un code SWIFT, aux investissements et à des assurances moins coûteuses, le territoire étant aujourd’hui assimilé à une Somalie en guerre. Elle faciliterait aussi les voyages : le passeport somalilandais n’est accepté que par 15 à 20 États, surtout africains.
Pourquoi la présence turque est-elle contestée en Somalie ?
Selon Elisa Domingues Dos Santos, la Turquie, arrivée en 2011 avec une aide d’urgence face à la famine, est accusée de pratiques prédatrices et d’ingérence. Des drones turcs auraient servi contre des membres de l’opposition, et les contrats confiés à des conglomérats proches de l’AKP pour le port et l’aéroport de Mogadiscio restent opaques sur le partage des revenus.
Intelligence artificielle, résistances humaines : Prestations sociales : des allocataires contre la traque algorithmique
4 Nov
Intelligence artificielle, résistances humaines : Face aux data centers, une soif de démocratie
3 Nov
Intelligence artificielle, résistances humaines : Armes autonomes, un sursaut contre les « robots tueurs » ?
2 Nov
Table ronde : L’OTAN face aux attaques en mer Noire
30 Oct
Retours de terrain : Seule en campagne dans l’Oklahoma MAGA
30 Oct
Seule en campagne dans l’Oklahoma MAGA / L’OTAN face aux attaques en mer Noire
30 Oct
Corne de l’Afrique, au carrefour des conflits : Djibouti, la rente de l’exil
29 Oct
Corne de l’Afrique, au carrefour des conflits : Au Soudan, un feu nourri de l’extérieur
27 Oct
Corne de l’Afrique, au carrefour des conflits : En Éthiopie, nouvelle guerre, nouvelles alliances
26 Oct
Table ronde : Meloni face à la colère sociale
23 Oct
Retours de terrain : En Israël, l’État de droit en danger
23 Oct
En Israël, l’État de droit en danger / Meloni face à la colère sociale
23 Oct
Russie – Ukraine : une guerre sans fin ? Avec Arnaud Dubien | Entretiens géopo
4 Nov
La fin de l’« effet Trump » est une victoire de la démocratie
4 Nov
Midterms : quels sont les ressorts de l’écrasante victoire démocrate ?
4 Nov
Ces relais russes au cœur de l’Europe
4 Nov
Géopolitique de la France – Jean-Baptiste Noé
3 Nov
Quelles nouvelles dynamiques géopolitiques en Afrique ? Djenabou Cisse
2 Nov
Quelle géopolitique des triades ? Avec Gérard Bouan (ex-DGSE)
2 Nov
En Pologne, une crise politique qui résonne dans toute l’Europe
2 Nov
Les manifs lycéennes et étudiantes gagnent d’autres pays européens
1 Nov
Le salon Euronaval 2026 marque le retour de la puissance navale
31 Oct
Brésil : pourquoi Lula a gagné
31 Oct
Trump face aux midterms
31 Oct

