
La chercheuse française Marlène Laruelle, professeure à l'Université George Washington et spécialiste de l'illibéralisme, répond aux questions de l'IHEDN à l'occasion de la Journée internationale de la démocratie. Elle définit l'illibéralisme par cinq critères, le distingue de la démocratie illibérale, explique pourquoi ce courant progresse dans les démocraties et comment le glissement vers l'autoritarisme peut être évité. Pour elle, le libéralisme doit se réinventer s'il veut convaincre de nouveau.
Illibéralisme et démocratie illibérale
Dans cet entretien des Lundis de l’IHEDN, version audio d’un article de l’Institut des hautes études de défense nationale publié pour la Journée internationale de la démocratie, la chercheuse française Marlène Laruelle, professeure à l’Université George Washington et directrice de « The Oxford Handbook of Illiberalism », explique ce qu’est l’illibéralisme et pourquoi il progresse dans les démocraties. Elle distingue d’abord l’idéologie du régime. L’illibéralisme critique le libéralisme et propose un projet alternatif fondé, selon elle, sur cinq critères : la primauté du pouvoir exécutif et de la majorité sur les contre-pouvoirs et les droits des minorités, la souveraineté de l’État-nation contre les institutions supranationales et le droit international, une politique étrangère réaliste et transactionnelle dans un monde multipolaire, l’homogénéité culturelle nationale contre le multiculturalisme, et la défense des hiérarchies et des valeurs traditionnelles. La démocratie illibérale est un régime hybride où le pouvoir se concentre dans les mains du dirigeant et où la justice et les médias sont moins autonomes, mais où l’opposition existe encore et où le parti au pouvoir peut perdre les élections. Elle cite la Pologne entre 2015 et 2023, la Hongrie, la Serbie, l’Inde, Israël ou la Turquie, et les distingue des régimes illibéraux autoritaires comme la Russie. Pour elle, cet essor tient à une désillusion profonde envers un modèle libéral jugé « technocratique » et « désincarné » : la mondialisation a rompu le lien entre croissance et égalité, creusé l’écart entre villes et campagnes, et les jeunes générations « ne penchent plus spontanément vers le libéralisme ».
Le glissement vers l’autoritarisme est documenté mais n’est pas une fatalité, estime-t-elle en citant le changement de majorité en Pologne après 2023. Selon elle, la réponse passe par un « mea culpa » des libéraux sur ce qui a échoué et par un renouvellement de leurs arguments : « la bataille idéologique est rouverte ».
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- « The Oxford Handbook of Illiberalism » (Oxford University Press, 2024) : ouvrage collectif dirigé par Marlène Laruelle.
- Université George Washington : université américaine où Marlène Laruelle enseigne les affaires internationales et la science politique, et dirige un programme d’études de l’illibéralisme.
- Journée internationale de la démocratie : occasion de cet entretien avec l’IHEDN.
- Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN) : institution qui publie l’entretien.
Au fil de l’épisode
- 00:00:00 : présentation de Marlène Laruelle et de ses travaux
- 00:00:59 : illibéralisme et démocratie illibérale, deux notions distinctes
- 00:01:31 : les cinq critères de l’illibéralisme
- 00:02:26 : qu’est-ce qu’une démocratie illibérale ?
- 00:02:59 : exemples en Europe et ailleurs
- 00:03:57 : pourquoi l’illibéralisme prospère aujourd’hui
- 00:05:22 : des jeunes générations qui s’éloignent du libéralisme
- 00:05:50 : les dirigeants illibéraux affaiblissent-ils leurs pays ?
- 00:07:51 : de l’illibéralisme à l’autoritarisme, une fatalité ?
- 00:09:20 : un nouveau cadre pour comprendre le changement politique
FAQ
Qu’est-ce que l’illibéralisme selon Marlène Laruelle ?
Pour Marlène Laruelle, l’illibéralisme est une idéologie qui critique le libéralisme et défend un projet alternatif : primauté de l’exécutif et de la majorité, souveraineté de l’État-nation, politique étrangère transactionnelle, homogénéité culturelle nationale et défense des valeurs traditionnelles. Il peut exister dans des démocraties libérales, des régimes hybrides ou des régimes autoritaires.
Quelle différence entre illibéralisme et démocratie illibérale ?
Selon la chercheuse, l’illibéralisme est un contenu idéologique, la démocratie illibérale un type de régime. Dans celle-ci, le pouvoir se concentre autour du dirigeant et la justice comme les médias perdent en autonomie, mais une opposition et une société civile existent encore et le parti au pouvoir peut perdre les élections, à la différence d’un régime autoritaire.
Pourquoi l’illibéralisme progresse-t-il dans les démocraties ?
Marlène Laruelle y voit une désillusion envers un modèle libéral jugé technocratique et incapable de répondre aux crises nées de la mondialisation : rupture entre croissance et égalité, fossé entre villes et campagnes, stagnation des classes moyennes, méfiance envers les institutions. Les jeunes générations expriment aussi, selon elle, une préférence pour un pouvoir fort.
Le passage de l’illibéralisme à l’autoritarisme est-il inévitable ?
Non, répond Marlène Laruelle, même si ce glissement est documenté. Elle cite la Pologne après 2023, où la dynamique s’est inversée, tout en soulignant qu’on ne revient pas au point de départ. Tout dépend, selon elle, de la résilience démocratique : société civile, médias indépendants, recours juridiques et existence d’autres offres politiques.
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