
François Grünewald, ingénieur agronome, fondateur et président du groupe URD (Urgence, Réhabilitation, Développement), étudie depuis plus de trente ans l'empreinte environnementale des conflits. Dans Sur le front climatique, le podcast de l'Observatoire Défense et Climat, il répond à Mathilde Jourde, chercheuse à l'IRIS. De retour de missions en Ukraine, il décrit les quatre grandes catégories d'impacts des combats, l'usage délibéré de l'environnement comme arme, le rôle du climat dans les opérations et la question des crimes environnementaux.
Quatre façons dont la guerre abîme l’environnement
Dans cet épisode de Sur le front climatique, Mathilde Jourde, co-directrice de l’Observatoire Défense et Climat et responsable du programme « Climat, environnement et sécurité » à l’IRIS, reçoit François Grünewald, ingénieur agronome, fondateur et président du groupe URD (Urgence, Réhabilitation, Développement), qui mène des missions en Ukraine depuis l’invasion russe de février 2022. Il rappelle d’abord que l’usage de l’environnement dans la guerre est ancien, des forêts et des champs brûlés depuis le Moyen Âge à la déforestation chimique de la guerre du Vietnam, puis raconte comment il a commencé à s’y intéresser au Cambodge : les mines, paradoxalement, y protégeaient la forêt, qui a été massivement coupée une fois la paix revenue. En Angola, les zones minées obligeaient les paysans à surexploiter leurs dernières terres. En Ukraine, il distingue quatre catégories d’impacts : la pollution directe des destructions (gaz, débris, produits chimiques, amiante des toits de l’époque soviétique), y compris aux points de départ des tirs ; les incendies de forêts et de bosquets pour priver l’adversaire d’abri ; le compactage des sols par les engins blindés, moins fort depuis que les drones figent le front ; et l’usage délibéré de l’environnement comme arme, avec la destruction du barrage de Nova Kakhovka et des rejets toxiques dans des rivières. S’y ajoutent les effets de long terme : des millions de mètres cubes de débris urbains, truffés de munitions non explosées et difficiles à recycler, et la pollution des générateurs auxquels les habitants recourent quand le réseau électrique est détruit. Côté russe, les frappes ukrainiennes sur les terminaux pétroliers et gaziers provoquent aussi de grands incendies. Pour mesurer ces dégâts, il combine observation de terrain et travail des ONG et du gouvernement ukrainiens, et emprunte des méthodes de la médecine légale : imagerie satellite, prélèvements de gaz, drones. Il souligne que les sols autour de Zaporijia et du Donbass étaient déjà contaminés par l’industrie et l’agriculture soviétiques.
Selon lui, les cartes des barrages et des centrales, héritées de l’Union soviétique, permettent à la Russie de savoir exactement où frapper pour priver la population d’eau, de chauffage et d’électricité, ce qu’il qualifie de crime de guerre.
Climat, reconstruction et droit de la guerre
François Grünewald évoque aussi des conséquences moins visibles : la surutilisation d’antibiotiques sur des blessés aux plaies très souillées, qui favorise les bactéries multirésistantes, sujet d’un rapport qu’il prépare, et la dégradation de l’eau quand les pompes ou les barrages sont détruits. Le changement climatique fait remonter vers le nord les fronts chauds et secs, oblige l’agriculture à changer et rend plus dures les canicules à Kiev pour des habitants privés d’électricité. La reconstruction pose ses propres dilemmes : le béton est très émetteur, le bois implique davantage de déforestation. Il note un effet inattendu : sur le fond de l’ancien réservoir de Nova Kakhovka, une forêt de saules revient avec des oiseaux et des insectes disparus. Pour les soldats de la « ligne zéro », dit-il, l’environnement n’est qu’un danger ou un abri, et le gel, le dégel et la boue de la raspoutitsa, que les Ukrainiens appellent « sans chemin », pèsent depuis toujours sur les opérations, comme l’ont montré les blindés bloqués sur les routes en février et mars 2022.
Le droit existe, rappelle-t-il, avec les conventions de Genève de 1949 et le protocole additionnel de 1977, mais la question reste son respect et la proportionnalité. « Le droit n’est pas mort, mais le droit est en danger », dit-il : il faudra des preuves, des moyens et une volonté internationale pour aller vers la réparation, voire vers le crime d’écocide.
Les références de l’épisode
- Groupe URD (Urgence, Réhabilitation, Développement) : le réseau de recherche et de formation sur les crises humanitaires fondé par François Grünewald en 1993.
- Observatoire Défense et Climat : l’observatoire coordonné par l’IRIS pour la Direction générale des relations internationales et de la stratégie (DGRIS) du ministère des Armées.
- Barrage de Nova Kakhovka : sa destruction est citée comme un usage délibéré de l’environnement comme arme.
- Raspoutitsa : la saison de boue liée au dégel, qui a bloqué des colonnes de blindés en 2022.
- Conventions de Genève de 1949 et protocole additionnel de 1977 : les textes qui encadrent les atteintes à l’environnement en temps de guerre.
- Écocide : la notion juridique née des combats de communautés autochtones contre des multinationales, discutée pour les conflits.
Au fil de l’épisode
- 00:00:30 : présentation de François Grünewald et du groupe URD
- 00:01:23 : depuis quand s’intéresse-t-on à l’empreinte environnementale des guerres
- 00:02:56 : le Cambodge et l’Angola, premiers terrains
- 00:05:13 : les quatre catégories d’impacts en Ukraine
- 00:07:15 : barrages et rejets toxiques, l’environnement comme arme
- 00:08:24 : débris urbains et munitions non explosées
- 00:09:37 : énergie et générateurs
- 00:11:03 : comment collecter les données
- 00:12:54 : l’héritage soviétique de pollution
- 00:14:27 : les infrastructures ciblées volontairement
- 00:18:02 : conséquences sanitaires et antibiotiques
- 00:19:49 : guerre et changement climatique
- 00:23:45 : reconstruire en béton ou en bois
- 00:24:18 : la forêt qui revient sur l’ancien réservoir
- 00:25:13 : l’environnement vu depuis la ligne de front
- 00:27:07 : gel, dégel et raspoutitsa
- 00:28:09 : le droit international face aux dommages environnementaux
- 00:31:27 : le concept d’écocide
FAQ
Qui est François Grünewald ?
François Grünewald est ingénieur agronome et travaille depuis plus de 35 ans dans l’action humanitaire. Il a fondé en 1993 et préside le groupe URD (Urgence, Réhabilitation, Développement), un réseau de recherche et de formation sur les crises. Depuis 2022, il mène des missions en Ukraine sur les conséquences environnementales des combats.
Quels sont les impacts de la guerre en Ukraine sur l’environnement ?
François Grünewald en distingue quatre : la pollution directe des destructions et des tirs, les incendies de forêts pour priver l’ennemi d’abri, le compactage des sols par les blindés et l’usage délibéré de l’environnement comme arme. S’y ajoutent des effets de long terme : débris urbains contaminés, pollution des générateurs, dégradation de l’eau.
Comment mesure-t-on les dégâts environnementaux d’une guerre ?
Selon François Grünewald, on combine observation de terrain, rencontres et données collectées par les ONG et le gouvernement ukrainiens. Une partie des méthodes de la médecine légale servent aussi : imagerie satellite, prélèvements de gaz au-dessus des sols, collectes par drones. Il faut ensuite distinguer ce qui relève de la guerre de la pollution héritée de l’époque soviétique.
La destruction de l’environnement peut-elle être un crime de guerre ?
Pour François Grünewald, frapper des infrastructures indispensables à la survie des populations relève du crime de guerre. Le droit existe, avec les conventions de Genève de 1949 et le protocole additionnel de 1977, mais son respect et la notion de proportionnalité restent discutés. Il faudra des preuves et une volonté internationale pour obtenir réparation.
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