
Camille Lons, directrice adjointe du bureau de Paris de l'European Council on Foreign Relations (ECFR), est l'invitée de Marc Hecker, directeur exécutif de l'Ifri, dans Le Monde selon l'Ifri. Elle vient de publier dans la revue Politique étrangère un article sur la nouvelle stature diplomatique des pays du Golfe. En quinze ans, l'Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et le Qatar sont passés de géants pétroliers discrets à des acteurs qui pèsent sur l'ordre international. La chercheuse explique les ressorts de cette mue, ses rivalités internes et les secousses venues de Gaza, de l'Iran et de Washington.
Du géant pétrolier endormi au médiateur mondial
Camille Lons, directrice adjointe du bureau de Paris de l’European Council on Foreign Relations (ECFR), ancienne chercheuse associée à l’International Institute for Strategic Studies à Bahreïn, analyse avec Marc Hecker l’essor diplomatique de l’Arabie saoudite, des Émirats arabes unis et du Qatar. Elle identifie quatre facteurs apparus au début des années 2010 : les printemps arabes, vécus comme un électrochoc par des régimes qui craignaient la contagion ; l’évolution de la posture américaine, le pivot vers l’Asie et le sentiment de trahison sous l’administration Obama ; la transition énergétique et le boom du gaz de schiste américain, qui réduit la dépendance des États-Unis au pétrole du Golfe ; enfin l’arrivée d’une nouvelle génération de dirigeants, Mohammed Ben Salmane et l’émir Tamim. La médiation, explique-t-elle, est ancienne chez les petits États comme le Qatar, Oman ou le Koweït, qui y voient un moyen d’exister face à l’Arabie saoudite et à l’Iran. Ce qui est nouveau, c’est de voir Riyad et Abou Dhabi intervenir sur des dossiers extrarégionaux, comme les échanges de prisonniers en Ukraine ou l’Afrique de l’Est, avec une neutralité et une expertise qu’elle juge parfois discutables.
Elle rappelle aussi les rivalités internes : la crise de 2017 entre le Qatar et ses voisins, puis la réconciliation d’Al-Ula, et aujourd’hui une concurrence géoéconomique croissante entre l’Arabie saoudite et Dubaï, doublée de frictions sur le Soudan et le Yémen.
Gaza, l’Iran et le doute sur Washington
Selon Camille Lons, l’attaque du 7 octobre 2023 a placé les pays du Golfe dans une position inconfortable : lancés dans un rapprochement avec Israël et dans leurs programmes de transformation comme la Vision 2030, ils ont dû réagir sous la pression d’opinions toujours attachées à la cause palestinienne, sans utiliser les leviers dont ils disposaient. Les Émirats n’ont pas remis en cause les accords d’Abraham, qu’ils lient à la non-annexion de la Cisjordanie, et le Qatar, qui héberge le bureau politique du Hamas, a joué le rôle de médiation le plus direct. Elle décrit ensuite la régionalisation du conflit : les attaques houthies en mer Rouge qui frappent les intérêts saoudiens, la crainte d’une escalade avec l’Iran pendant la guerre de 12 jours, et surtout la frappe israélienne sur Doha, qui a resserré les rangs du Golfe et conduit certains à voir Israël comme une menace régionale. Pour la normalisation entre l’Arabie saoudite et Israël, la question « n’est plus sur la table » aujourd’hui.
Quant à Donald Trump, il accélère selon elle une tendance ancienne : une confiance déclinante dans le parapluie américain, sans alternative chinoise crédible, d’où des accords comme celui conclu entre l’Arabie saoudite et le Pakistan.
Pour aller plus loin
- « La nouvelle stature diplomatique des pays du Golfe », article de Camille Lons
- Institut français des relations internationales (Ifri)
- Le podcast Le Monde selon l’Ifri
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Les références de l’épisode
- Politique étrangère : la revue de l’Ifri, qui publie l’article de Camille Lons dans un dossier consacré aux États arabes du Golfe.
- European Council on Foreign Relations (ECFR) : le centre de réflexion dont Camille Lons est directrice adjointe du bureau de Paris.
- Conseil de coopération du Golfe (CCG) : l’organisation régionale au sein de laquelle les frictions sont anciennes.
- Accord de Doha (2020) : exemple de la médiation qatarienne sur l’Afghanistan.
- Crise du Golfe de 2017 : la rupture entre le Qatar d’un côté, l’Arabie saoudite et les Émirats de l’autre.
- Accords d’Abraham : la normalisation signée par les Émirats avec Israël, que l’invitée dit liée par Abou Dhabi à la question de la Cisjordanie.
- Vision 2030 : le programme de transformation saoudien, qui dépend de la stabilité régionale.
Au fil de l’épisode
- 00:00:00 : Présentation de Camille Lons et de son article
- 00:01:15 : Les quatre facteurs du réveil stratégique du Golfe
- 00:02:40 : Les printemps arabes, un électrochoc
- 00:04:08 : La posture américaine et le pivot vers l’Asie
- 00:05:29 : Transition énergétique et gaz de schiste
- 00:06:22 : Une nouvelle génération de dirigeants
- 00:07:04 : Comment les pays du Golfe sont devenus médiateurs
- 00:09:35 : Médiations extrarégionales et question de la neutralité
- 00:12:05 : Les rivalités internes et la crise de 2017
- 00:15:10 : D’Al-Ula aux frictions entre Riyad et Dubaï
- 00:17:01 : Les réactions au 7 octobre 2023
- 00:19:36 : Les Émirats, les accords d’Abraham et la ligne rouge
- 00:21:17 : Le rôle du Qatar et de l’Arabie saoudite sur Gaza
- 00:23:18 : Régionalisation du conflit, mer Rouge et Iran
- 00:27:58 : La frappe israélienne sur Doha, un tournant
- 00:29:47 : Trump, la Chine et la diversification des partenariats
FAQ
Qui est Camille Lons ?
Camille Lons est directrice adjointe du bureau de Paris de l’European Council on Foreign Relations (ECFR). Elle a auparavant été en poste à Bahreïn comme chercheuse associée à l’International Institute for Strategic Studies. Elle est l’auteure de l’article « La nouvelle stature diplomatique des pays du Golfe », publié dans la revue Politique étrangère de l’Ifri.
Pourquoi les pays du Golfe sont-ils devenus des puissances diplomatiques ?
Camille Lons distingue quatre facteurs apparus au début des années 2010 : le choc des printemps arabes, l’inquiétude née de la posture américaine et du pivot vers l’Asie, la transition énergétique qui réduit la dépendance américaine au pétrole du Golfe, et l’arrivée de dirigeants plus jeunes et plus ambitieux, comme Mohammed Ben Salmane et l’émir Tamim.
Pourquoi la frappe israélienne sur Doha a-t-elle marqué un tournant ?
Selon la chercheuse, cette frappe a resserré les rangs entre le Qatar, l’Arabie saoudite et les Émirats, et conduit les pays du Golfe à percevoir Israël comme une menace régionale presque aussi importante que l’Iran. Elle a aussi mis en doute les garanties de sécurité américaines, puisque Washington n’a pas empêché l’attaque.
Les pays du Golfe peuvent-ils se tourner vers la Chine pour leur sécurité ?
D’après Camille Lons, les pays du Golfe ont souvent agité la carte chinoise pour obtenir davantage des États-Unis, mais les crises récentes ont montré que la Chine ne voulait pas jouer de rôle sécuritaire dans la région. Ils restent donc face à un allié américain imprévisible, sans autre option, tout en diversifiant leurs partenariats.
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