
Dans Cultures Monde, sur France Culture, Julie Gacon et Marc Semo reçoivent Cyrille Coutansais, du Centre d'études stratégiques de la Marine, et Céline Bayou, de l'Inalco, pour comprendre les attaques de drones qui frappent les navires de commerce en mer Noire, jusqu'aux abords des eaux roumaines et bulgares. Attribution, réponse de l'OTAN, rôle de la Turquie, sécurité alimentaire : la table ronde suit le reportage de Vincent Jolly, du Figaro Magazine, sur une candidate démocrate en campagne dans l'Oklahoma.
Mer Noire : le flanc sud de l’OTAN sous la pression des drones
Cette émission de Cultures Monde, sur France Culture, réunit deux sujets. D’abord le grand reporter Vincent Jolly, du Figaro Magazine, de retour de l’Oklahoma, puis une table ronde sur les attaques de navires en mer Noire avec Cyrille Coutansais, directeur du département recherches au Centre d’études stratégiques de la Marine (CESM), et Céline Bayou, chargée de cours à l’Inalco et rédactrice en chef de la revue en ligne Regard sur l’Est, avec Marc Semo, journaliste au Monde. Selon les chiffres cités dans l’émission, près de 570 attaques ont été recensées en mer Noire depuis le début de l’année, de plus en plus près des eaux territoriales de la Roumanie et de la Bulgarie, membres de l’Union européenne et de l’OTAN. Cyrille Coutansais explique pourquoi l’attribution reste au conditionnel : il faut un lien prouvé entre la Russie et le drone, et l’engin retrouvé ne suffit pas toujours à l’identifier. Il souligne aussi un fait nouveau : les navires touchés battent les pavillons de nombreux États, dont les Comores et Malte, alors que la mer Noire représente, dit-il, 20 % du commerce mondial de céréales. Céline Bayou compare avec la Baltique, où des drones ukrainiens déroutés par le brouillage russe sont tombés sur le sol des pays baltes.
Pour Céline Bayou, Russes et Ukrainiens sont engagés dans un rattrapage permanent sur les drones navals, la Russie ayant comblé l’avance prise par l’Ukraine au début de la guerre.
Une alliance contrainte par la convention de Montreux
L’OTAN a annoncé le déploiement d’avions de patrouille maritime, de drones, de radars et de personnel de renseignement. Céline Bayou rappelle qu’en 2016 l’Alliance avait choisi une présence avancée « renforcée » au nord, dans les pays baltes et en Pologne, et seulement « adaptée » au sud, en Bulgarie et en Roumanie, parce que ces déploiements répondaient à la demande des États concernés ; un rééquilibrage a eu lieu depuis, avec la France comme nation-cadre en Roumanie. Elle pose la question des règles d’engagement : intercepter ou non un drone, dans les eaux territoriales ou dans la zone économique exclusive, sans risque d’escalade. Cyrille Coutansais ajoute que la convention de Montreux, qui laisse à la Turquie la maîtrise des détroits, empêche aussi des navires de l’OTAN d’entrer en mer Noire : une plateforme européenne de sécurité maritime pourra partager l’information, mais les moyens resteront terrestres et aériens, sans escorte de convois. La Turquie, médiatrice en 2022, apparaît aux deux invités comme l’arbitre de cette mer, avec une marge de manœuvre limitée.
Selon Cyrille Coutansais, la Russie voit dans 2026, année d’élections aux États-Unis et en Europe, le moment de faire basculer les choses, par l’économie plutôt que sur le front.
Céréales, routes de contournement et campagne en Oklahoma
Les invités détaillent les effets sur la sécurité alimentaire : hausse des prix d’environ un tiers selon Céline Bayou, primes d’assurance pouvant atteindre, selon l’émission, 15 % de la valeur d’un navire, exportations ukrainiennes tombées, d’après les chiffres cités par Marc Semo, de 6 à 1,5 million de tonnes. Le Danube, dont le niveau a fortement baissé avec la sécheresse de l’été, n’est pas praticable selon Cyrille Coutansais ; la voie ferroviaire par la Pologne se heurte aux craintes des agriculteurs polonais, celle par la Moldavie aux frappes russes, tandis que la Russie exporte par Mourmansk. En conclusion, Céline Bayou évoque deux projets concurrents, ukrainien et russe, pour faire de l’Égypte un point de passage des céréales. En première partie, Vincent Jolly raconte la campagne de Cyndi Munson, candidate démocrate au poste de gouverneur de l’Oklahoma, un État où Donald Trump a remporté les 77 comtés en 2024. Fille d’un vétéran de la guerre du Vietnam qui a voté trois fois pour Donald Trump, elle sillonne l’État en fourgonnette, jusqu’à tenir réunion devant trois femmes à Boise City, dans le comté de Cimarron.
Le reporter y voit une campagne de terrain, centrée sur les services publics, la santé et l’éducation, loin des réseaux sociaux.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- Centre d’études stratégiques de la Marine (CESM) : Cyrille Coutansais y dirige le département recherches.
- Regard sur l’Est : revue en ligne dont Céline Bayou est rédactrice en chef.
- « Les pays baltes en 100 questions. Face à la menace russe », Céline Bayou : son livre récent, cité en fin d’émission.
- Convention de Montreux (1936) : elle confie à la Turquie la maîtrise des détroits et limite l’accès des navires de guerre à la mer Noire.
- OTAN : sa présence avancée sur le flanc Est et ses renforts annoncés en mer Noire.
- « Seule face à l’Amérique de Trump » : le reportage de Vincent Jolly paru dans le Figaro Magazine.
- Cyndi Munson : candidate démocrate au poste de gouverneur de l’Oklahoma, suivie par Vincent Jolly.
Au fil de l’épisode
- 00:00:47 : présentation des deux parties de l’émission
- 00:02:43 : Vincent Jolly et le choix de suivre Cyndi Munson
- 00:04:06 : le parcours politique de la candidate
- 00:07:13 : le comté de Cimarron et Boise City
- 00:09:18 : services publics et polarisation
- 00:12:16 : les pouvoirs d’un gouverneur, de l’avortement aux centres de données
- 00:14:00 : une victoire jugée hors de portée et la stratégie de terrain
- 00:15:51 : le premier donateur et les chèques de 90 dollars
- 00:23:02 : les attaques de navires près des eaux roumaines et bulgares
- 00:25:18 : l’éditorial de Marc Semo sur la guerre hybride en mer Noire
- 00:27:37 : pourquoi l’attribution des attaques reste incertaine
- 00:29:54 : la comparaison avec la mer Baltique
- 00:31:28 : des navires de tous pavillons touchés
- 00:32:50 : la Russie reprend l’initiative
- 00:34:09 : la course aux drones navals
- 00:37:02 : la Turquie, une médiation devenue difficile
- 00:40:44 : l’OTAN et le rééquilibrage entre Baltique et mer Noire
- 00:43:50 : la plateforme européenne de sécurité maritime et la convention de Montreux
- 00:46:43 : les effets sur les marchés agricoles
- 00:48:30 : le Danube, le rail et les autres routes des céréales
- 00:52:18 : primes d’assurance et effondrement des exportations
- 00:54:59 : l’Égypte, point de passage disputé des céréales
FAQ
Pourquoi est-il difficile d’attribuer les attaques de navires en mer Noire ?
Selon Cyrille Coutansais, l’attribution exige un lien prouvé de manière très précise entre la Russie et le drone. L’engin qui frappe un navire flotte ensuite en mer ou s’échoue, sans qu’on puisse toujours l’identifier. Depuis l’été, la cible est plus claire, car les navires visés vont vers l’Ukraine ou en viennent, mais on reste juridiquement dans la présomption.
Pourquoi l’OTAN ne peut-elle pas escorter les navires en mer Noire ?
D’après Cyrille Coutansais, la convention de Montreux laisse à la Turquie la maîtrise des détroits : de même que les autres flottes russes ne peuvent pas entrer en mer Noire, les navires de l’OTAN ne le peuvent pas non plus. Une plateforme de sécurité maritime peut partager l’information, mais les moyens de réponse restent terrestres et aériens, sans convois escortés.
Quelles conséquences ces attaques ont-elles sur le commerce des céréales ?
Les invités décrivent une hausse des prix d’environ un tiers, des primes d’assurance de guerre pouvant atteindre 15 % de la valeur d’un navire et des exportations ukrainiennes passées de 6 à 1,5 million de tonnes, selon les chiffres cités. Les routes de contournement, Danube, rail par la Pologne ou la Moldavie, restent difficiles, alors que ces céréales partent vers l’Afrique, le Moyen-Orient et l’Asie.
Qui est Cyndi Munson, la candidate suivie par Vincent Jolly ?
C’est la candidate démocrate au poste de gouverneur de l’Oklahoma. Élue à la Chambre des représentants de l’État dans un district jamais remporté par un démocrate, réélue cinq fois, elle mène une campagne de terrain dans un État où, selon le reporter, Donald Trump a remporté les 77 comtés en 2024. Son équipe mise sur un demi-million de démocrates inscrits qui n’ont pas voté.
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