
L'historienne Martine Allaire, ancienne éditrice chez Gallimard, a enquêté sur les filles de Georges Clemenceau. Elle fait revivre Madeleine, l'aînée, partie au front en 1914 contre l'avis de son père. Infirmière puis ambulancière à Verdun, elle a raconté l'hostilité des hommes envers les soignantes, avant de devenir écrivaine reconnue et présidente du jury Femina. À partir de lettres inédites, l'historienne explique aussi pourquoi son œuvre a disparu après 1949.
La fille aînée de Clemenceau, du front de Verdun au jury Femina
L’historienne Martine Allaire, ancienne professeure en classes préparatoires et éditrice de la collection Folio Histoire chez Gallimard, retrace dans Passeurs d’histoires la vie de Madeleine Clemenceau, fille aînée de Georges Clemenceau, née en juin 1870. C’est en travaillant sur la créatrice de mode Jeanne Lanvin qu’elle l’a rencontrée, avant d’enquêter au musée Clemenceau sur ces filles dont on ne sait, dit-elle, « jamais rien d’autre ». Elle raconte une enfance au château familial en Vendée, un mariage à 19 ans avec un avocat du journal de Clemenceau, La Justice, puis le salon que Madeleine tient à la Belle Époque, où passe Proust. À la différence de sa sœur Thérèse, longtemps malade et tournée vers la représentation mondaine, Madeleine s’engage. En 1914, contre l’avis de son père, elle rejoint l’Union des femmes de France sans être infirmière ; Clemenceau, lui-même médecin, lui apprend les premiers secours. Envoyée tôt à Verdun, elle soigne les blessés dans le froid et la boue, puis se fait ambulancière quand elle comprend que les évacuations sont trop lentes. Elle témoigne aussi de l’hostilité des médecins et des infirmiers envers ces femmes, un regard masculin qui les « rabaisse en permanence » et qu’elle n’oubliera jamais. En 1919 paraît son récit Les hommes de bonne volonté. Suivent une tournée de conférences aux États-Unis, dix années passées à aider son père rue Franklin, des livres sur la Vendée, un second témoignage beaucoup plus violent publié en 1931, puis l’entrée au jury du prix Femina, qu’elle préside un temps dans les années 1930. Martine Allaire a retrouvé à la bibliothèque de l’Arsenal 450 lettres écrites sous l’Occupation, où Madeleine raconte la faim, le froid, la déportation de son frère Michel, et sa fidélité républicaine jusqu’à son premier vote en 1945.
Morte en 1949, son œuvre tombe dans l’oubli. L’historienne avance trois raisons : le nouveau roman, une revanche masculine après la défaite de 1940 et l’ombre d’un nom trop célèbre.
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Les références de l’épisode
- Georges Clemenceau : père de Madeleine, médecin, député, sénateur et président du Conseil, mort en 1929.
- Thérèse et Michel Clemenceau : sœur et frère de Madeleine ; Michel est déporté pendant la Seconde Guerre mondiale.
- Jeanne Lanvin : créatrice de mode à qui Martine Allaire a consacré un livre, et dont la fille épouse en 1917 le fils de Madeleine.
- Union des femmes de France : organisation dans laquelle Madeleine s’engage en 1914 pour partir au front.
- « Les hommes de bonne volonté » : récit presque testimonial publié par Madeleine Clemenceau en 1919 sur les femmes engagées au front.
- Prix Femina : jury de femmes dont Madeleine est membre puis présidente dans les années 1930.
- Bibliothèque de l’Arsenal : où sont conservées 450 lettres de Madeleine écrites à partir de la fin des années 1930.
- Marc Bloch : historien cité pour son analyse de la défaite de 1940.
- Monument de Reims : seul monument, selon l’historienne, dédié aux infirmières de la Grande Guerre.
Au fil de l’épisode
- 00:00:19 : Martine Allaire se présente et explique comment elle a rencontré Madeleine Clemenceau
- 00:01:54 : le mariage de Georges Clemenceau et la naissance de ses trois enfants
- 00:03:06 : une enfance en Vendée, loin d’un père absorbé par la politique
- 00:04:01 : le mariage de Madeleine et les salons républicains
- 00:05:45 : deux sœurs, deux destins
- 00:07:01 : 1914, Madeleine part au front contre l’avis de son père
- 00:08:42 : infirmière à Verdun, puis ambulancière
- 00:09:49 : l’hostilité des hommes envers les infirmières
- 00:11:09 : « Les hommes de bonne volonté » et le voyage aux États-Unis
- 00:12:57 : les dernières années de Clemenceau et la mort du fils de Madeleine
- 00:14:43 : le témoignage de 1931 et le retour sur la scène littéraire
- 00:16:18 : membre puis présidente du jury Femina
- 00:17:20 : les lettres de l’Occupation retrouvées à l’Arsenal
- 00:19:01 : pourquoi son œuvre est tombée dans l’oubli
- 00:22:58 : l’engagement selon Martine Allaire
FAQ
Qui était Madeleine Clemenceau ?
Fille aînée de Georges Clemenceau, née en juin 1870, Madeleine Clemenceau a été infirmière puis ambulancière pendant la Grande Guerre, journaliste, traductrice et écrivaine. Selon l’historienne Martine Allaire, elle a tenu un salon à Paris, publié plusieurs livres reconnus de son vivant et présidé le jury du prix Femina dans les années 1930. Elle meurt en 1949.
Comment Madeleine Clemenceau a-t-elle vécu la Première Guerre mondiale ?
En 1914, contre l’avis de son père, elle s’engage dans l’Union des femmes de France et part comme infirmière, envoyée très tôt à Verdun. Elle devient ensuite ambulancière pour accélérer l’évacuation des blessés. Elle décrit des conditions très dures et l’hostilité des médecins et des infirmiers envers les femmes.
Pourquoi l’œuvre de Madeleine Clemenceau est-elle oubliée ?
Martine Allaire avance trois raisons : l’arrivée du nouveau roman, qui rend son écriture démodée ; une revanche masculine après la défaite de 1940, qui écarte les femmes de la vie publique ; et la célébrité de son père, qui éclipse tout ce qui porte le nom de Clemenceau.
Que racontent les lettres de Madeleine Clemenceau sous l’Occupation ?
Les 450 lettres retrouvées par Martine Allaire à la bibliothèque de l’Arsenal décrivent la vie d’une grande bourgeoise républicaine à Paris et en Vendée : la faim, le froid, l’absence des proches, la déportation de son frère Michel, puis son vote en 1945, alors que son père était opposé au vote des femmes.
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