
Stéphane Taillat, maître de conférences à l'Académie militaire de Saint-Cyr Coëtquidan, vient présenter dans Le Collimateur son « Que sais-je » sur la cyberguerre. Avec Alexandre Jubelin, il explique pourquoi il préfère parler de subversion, comment les États mobilisent cybercriminels, entreprises et activistes, et ce que révèlent les supermarchés français touchés en octobre. L'entretien se termine sur l'irruption de l'IA, qui découvre plus de failles que la défense ne peut en corriger.
Nommer un phénomène plutôt que trancher un débat
Dans Le Collimateur, Alexandre Jubelin reçoit Stéphane Taillat, maître de conférences à l’Académie militaire de Saint-Cyr Coëtquidan, pour son « Que sais-je » intitulé « La cyberguerre ». Il raconte avoir eu un mouvement de recul devant ce titre, tant la cyberguerre est souvent jugée inexistante. Il en a fait un phénomène né de la numérisation : l’appropriation du cyberespace, des infrastructures numériques et des activités qui en dépendent, à des fins stratégiques ou dans un conflit, par une foule d’acteurs, sur tout le spectre qui va de la compétition à l’affrontement. Il nuance l’idée d’un milieu qui favorise l’attaque : sur le papier, n’importe qui peut attaquer n’importe quoi, mais les attaques se concentrent sur les points mal défendus, tandis que les systèmes les plus sensibles restent difficiles à atteindre. L’exemple des supermarchés français visés par une cyberattaque en octobre, avec des surgelés décongelés, lui permet de montrer qu’une cible bien choisie peut produire un effet politique en touchant des Français qui se sentent déclassés. Il cite aussi l’opération revendiquée en octobre 2021 par le groupe Predatory Sparrow contre le système de carburant subventionné en Iran. Plutôt que de guerre, il juge plus éclairant de parler de subversion : retourner les règles d’un système contre lui-même, ce qui suppose de bien connaître ce système, de rester clandestin et d’économiser ses forces.
Alexandre Jubelin rappelle au passage la proposition de Jonathan Guiffard et Kevin Limonier de parler de « guerre politique » plutôt que de guerre hybride.
Des écosystèmes cyber très différents
Stéphane Taillat insiste sur la manière dont chaque État gère son écosystème : services de renseignement et organisations militaires, cybercriminels mobilisables, entreprises qui vendent des capacités offensives clés en main, du logiciel espion Pegasus de NSO Group à des chaînes opérationnelles entières, activistes, et parfois universités, comme en Chine selon les analyses qu’il cite. Il rappelle le cas d’anciens de la NSA qui ont aidé, au sein d’une entreprise privée, à bâtir les capacités offensives des Émirats arabes unis, et les opérations Volt Typhoon, publiées au printemps 2023, attribuées à la Chine et visant des infrastructures liées à la logistique militaire américaine. Les groupes de rançongiciels, professionnalisés et transnationaux, peuvent servir d’appoint aux États, comme lors de l’invasion de l’Ukraine en appui du GRU ou du FSB, avec l’avantage du démenti plausible mais la difficulté de les contrôler. Il décrit aussi l’IT Army of Ukraine, par laquelle l’Ukraine a tenté d’orchestrer les volontaires, et les questions éthiques et juridiques qu’elle soulève, ces activistes s’en prenant souvent aux cibles les plus faciles, civiles ou isolées. Pour lui, la course américaine à l’avance relève du dilemme de sécurité classique : plus les États-Unis creusent l’écart, plus leurs adversaires s’adaptent.
Alexandre Jubelin s’attend, à l’approche d’une année électorale, à des opérations destinées à faire sentir à la population qu’elle est mal protégée.
Quand l’IA trouve plus de failles qu’on ne peut en corriger
Sur la numérisation des armées, les deux hommes rappellent que la faille première est devant l’écran : la localisation du porte-avions Charles de Gaulle grâce à l’application Strava, ou l’exercice naval Polaris 21 compromis par une connexion à Snapchat. Stéphane Taillat juge la sensibilisation classique insuffisante et évoque la déconnexion en mode dégradé, comme dans le programme Scorpion de l’armée de Terre. Il souligne que la perte de confiance dans un système, comme l’outil ukrainien Delta réputé piraté, peut avoir des effets militaires même sans faille avérée. Vient l’irruption de l’IA : les agents permettent d’aller plus vite, à plus grande échelle, et d’automatiser tout ou partie d’une opération, même si l’autonomie reste relative. Il évoque le modèle Mythos d’Anthropic, réservé d’abord à quelques acteurs comme Cisco, Google ou Microsoft tant il découvrait de vulnérabilités, et note que Microsoft a dépassé le millier de vulnérabilités traitées en septembre. Le problème devient l’abondance : développer, diffuser et installer les correctifs prend du temps. Il voit dans l’architecture « zéro confiance » une piste, et pose la question du maintien des savoir-faire humains quand le hacking se mécanise.
Son livre, rappelle Alexandre Jubelin, ne couvre pas ces derniers développements, mais dresse le tableau de la cyberdéfense et des opérations cyber.
Stéphane Taillat nous recommande…
« Orages d’octets », publié aux éditions de l’École de guerre : des fictions et des nouvelles sur la convergence entre le cyber et la guerre électronique, qu’il décrit comme très agréables à lire.
Pour aller plus loin
- Le site du Collimateur
- L’émission sur la cybersécurité américaine
- L’émission sur la paranoïa stratégique américaine
- L’article sur la guerre politique
- Le livre de Kevin Limonier
- L’étude de 2015 d’Elie Tenenbaum sur la guerre hybride
- Un article sur l’attaque contre les supermarchés
- L’émission sur le Jaguar avec le 1er REC
- Le livre « Orages d’octets »
- L’enquête du Monde sur les « stravaleaks »
- L’affaire de l’exercice Polaris
Les références de l’épisode
- « La cyberguerre » : le Que sais-je de Stéphane Taillat.
- « De la cybersécurité en Amérique » : son livre (PUF, 2025) sur la manière dont les États-Unis se sont constitués en puissance cyber.
- Predatory Sparrow : le groupe qui a revendiqué en octobre 2021 l’attaque contre le système de carburant subventionné en Iran.
- Volt Typhoon : des opérations publiées au printemps 2023, visant des infrastructures liées à la logistique militaire américaine.
- Stuxnet : l’opération contre les centrifugeuses de Natanz, évoquée comme un premier acte.
- Pegasus : le logiciel espion de NSO Group, exemple d’un marché des capacités offensives.
- IT Army of Ukraine : la structure par laquelle l’Ukraine a tenté de coordonner les volontaires.
- Polaris 21 : l’exercice naval en Méditerranée compromis par une connexion à Snapchat.
- Scorpion : le programme de l’armée de Terre, cité pour son mode dégradé.
- Mythos : le modèle d’Anthropic, d’abord restreint en raison du nombre de failles qu’il découvrait.
- Penser le cyber : la chronique de Stéphane Taillat dans le magazine DSI.
Au fil de l’épisode
- 00:01:22 : présentation de l’invité et de son livre « La cyberguerre »
- 00:05:20 : le concept de cyberguerre
- 00:08:46 : les supermarchés visés par une cyberattaque
- 00:09:49 : un milieu qui favorise l’offensive
- 00:11:29 : guerre hybride ou guerre politique
- 00:14:13 : l’opération Predatory Sparrow en Iran
- 00:16:38 : la cyberguerre comme subversion
- 00:20:25 : les différents écosystèmes cyber
- 00:24:37 : Volt Typhoon et le prépositionnement chinois
- 00:27:19 : les groupes de rançongiciels au service des États
- 00:31:45 : les activistes et l’IT Army of Ukraine
- 00:36:22 : une conflictualité débridée
- 00:40:29 : les infrastructures dans la manœuvre, de 2014 à 2022
- 00:41:20 : la numérisation du monde militaire
- 00:44:27 : Strava, le Charles de Gaulle et l’exercice Polaris
- 00:48:11 : la perte de confiance comme effet militaire
- 00:49:05 : l’irruption de l’IA dans la cyberguerre
- 00:56:55 : Mythos et l’abondance de vulnérabilités
- 01:02:08 : l’architecture zéro confiance
- 01:04:47 : la délégation des compétences aux machines
FAQ
Qui est Stéphane Taillat ?
Stéphane Taillat est maître de conférences à l’Académie militaire de Saint-Cyr Coëtquidan. Il est l’auteur de « La cyberguerre », dans la collection Que sais-je, et de « De la cybersécurité en Amérique » (PUF, 2025), consacré à la manière dont les États-Unis se sont constitués en puissance cyber. Il tient aussi la chronique « Penser le cyber » dans le magazine DSI.
Qu’est-ce que la cyberguerre selon Stéphane Taillat ?
Plutôt que de dire que le cyber est la guerre, Stéphane Taillat décrit un phénomène né de la numérisation : l’appropriation du cyberespace, des infrastructures numériques et des activités qui en dépendent, à des fins stratégiques ou dans un conflit, par toutes sortes d’acteurs. Il y voit surtout un instrument de subversion, qui retourne les règles d’un système contre lui-même.
Pourquoi les groupes de rançongiciels intéressent-ils les États ?
Selon Stéphane Taillat, ces groupes se sont professionnalisés et cherchent en permanence des accès au plus grand nombre d’organisations, quand les services étatiques visent quelques cibles de grande valeur. Ils peuvent donc servir d’appoint à une opération, comme lors de l’invasion de l’Ukraine, avec l’avantage du démenti plausible mais le risque de ne pas pouvoir les contrôler.
Comment l’IA transforme-t-elle la cyberguerre ?
Pour Stéphane Taillat, les agents d’IA permettent d’aller plus vite, à plus grande échelle, et d’automatiser tout ou partie d’une opération, même si l’autonomie reste relative. Ils trouvent aussi tant de vulnérabilités que la défense est débordée : il faut développer, diffuser et installer les correctifs. Il voit dans l’architecture zéro confiance une piste de réponse.
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