Podcast Défense.
Le Collimateur27 mai 202594 min

Ce que sont les guerres civiles

avec Gilles Dorronsoro

Gilles Dorronsoro, sociologie des guerres civiles de l'Afghanistan à la Syrie

Dans Le Collimateur, Alexandre Jubelin reçoit Gilles Dorronsoro, professeur de sciences politiques à l'Université Paris-I et auteur de « Le plus grand des maux. Sociologie des guerres civiles ». Fort de plus de trente ans de terrain, de l'Afghanistan à la Syrie, il explique pourquoi le seuil des mille morts ne définit pas une guerre civile, comment on y entre, ce qu'elle fait aux individus et aux organisations, pourquoi on en sort rarement par le bas, et pourquoi le mot sonne faux, selon lui, dans le débat politique français.

Ce qui fait une guerre civile

Gilles Dorronsoro, professeur de sciences politiques à l’Université Paris-I, présente à Alexandre Jubelin son livre Le plus grand des maux. Sociologie des guerres civiles, une synthèse comparatiste tirée de plus de trente ans de terrain, de l’Afghanistan à la Syrie. Il a choisi de s’en tenir aux guerres civiles des cinquante dernières années environ, après 1945 et les décolonisations : avant, explique-t-il, il n’y avait ni système international, ni humanitaire, et l’État n’avait rien à voir avec l’État d’aujourd’hui. Les historiens, comme Jérémie Foa sur la Saint-Barthélemy, restent pour lui « une machine à donner des idées », sans entrer dans son cadre d’analyse. Il rejette ensuite la définition dominante dans les grandes revues anglo-saxonnes, fondée sur un seuil de mille morts au combat. Ce seuil est absolu et non rapporté à la population, il laisse dans le flou les policiers tués chez eux ou les exécutions en prison, il repose sur des bases de données qui ne donnent pas leurs sources, et il produit des absurdités : en suivant certains critères, il avait compté onze guerres civiles en Afghanistan depuis 1978-1979. Sa propre définition part de la stabilité des frontières depuis 1945 : les États ne disparaissent plus et ce qui les définit, c’est le monopole de la représentation internationale. Les enjeux d’une guerre civile (l’État, la monnaie, les biens communs) sont donc indivisibles. La guerre civile devient alors la confrontation de deux « ordres sociaux », chacun doté d’une autorité politique, d’une capacité de violence collective, d’une économie, d’un droit et de capitaux propres.

Cette définition ne tient pas au nombre de morts. Elle permet de parler de guerres civiles gelées, presque sans victimes, comme en Côte d’Ivoire dans les années 2000, au Liban entre l’État et le Hezbollah, en Moldavie avec la Transnistrie, à Chypre ou à Taïwan.

Comment on entre en guerre civile

Les modèles qui cherchent à prédire une guerre civile en additionnant des facteurs (matières premières, relief, police corrompue, diversité des communautés) ont, selon Gilles Dorronsoro, une capacité prédictive nulle, et la littérature se contredit à partir des mêmes bases de données. Il préfère chercher des mécanismes. L’entrée en guerre civile est d’abord l’entrée dans une crise, et les mêmes crises peuvent déboucher sur une révolution, une répression massive ou une guerre civile : le basculement relève largement de la contingence. Il prend l’exemple de la Libye, où la décision de Sarkozy, Obama et Tony Blair de soutenir l’insurrection a, selon lui, fait tomber le régime et créé la guerre civile. Trois conditions reviennent pourtant : un État qui laisse une population hors du jeu et des gens qui la mobilisent, comme les chiites en Irak ; un État incapable de réguler la violence, comme au Sahel ; une scission des élites, comme le Parti communiste yougoslave qui se casse sur des lignes ethniques. Il ajoute le verrouillage total d’une société, où la moindre contestation sur le prix du pain devient politique, ce qu’il appelle le modèle syrien. Pour durer, une guerre civile suppose un équilibre instable entre deux forces armées, et cet équilibre tient presque toujours aux ressources venues de l’extérieur : sans l’aide aux insurrections afghane, syrienne ou libyenne, dit-il, il y aurait eu une répression féroce, mais pas de guerre civile.

Il insiste sur un paradoxe : l’État est partout dans la guerre civile, dans ses causes comme dans ses buts. « Tout le monde veut toujours l’État. Simplement veut l’État pour lui. »

Vivre, calculer et s’organiser dans la guerre

La guerre civile bouleverse la valeur des capitaux de chacun, économiques, culturels ou identitaires, et oblige à une réflexivité permanente. L’horizon temporel s’effondre pour tous, même pour les classes moyennes supérieures, et des gestes ordinaires deviennent des calculs : à Alep, où il a travaillé avec Adam Baczko et Arthur Quesnay, se déplacer imposait d’éviter les snipers, et les habitants tendaient des draps en travers des rues ; se disputer avec un voisin devenait un risque, faute de savoir à quelle milice il était lié. Face à cette incertitude, certains rejoignent un groupe armé, pour la sécurité mais aussi pour ne plus avoir à réfléchir ; les familles répartissent les risques entre ceux qui partent et ceux qui restent ; les partis redéfinissent les solidarités, parfois contre les liens familiaux. Il décrit aussi la routine de la vie en guerre, qu’il a connue jeune chercheur dans les maquis : « la marche à pied, la dysenterie, l’usure du temps ». Côté organisations, il observe deux mouvements opposés : l’État distribue le droit à la violence à des milices de moins en moins contrôlées, le Soudan en étant un exemple, tandis que les insurgés se concentrent autour des groupes les plus structurés. En Syrie, une révolution très populaire a profité, quelques années plus tard, à des organisations militarisées et extérieures à la société, comme l’État islamique ; en Afghanistan, les talibans et Massoud ont survécu parce qu’ils étaient les plus organisés.

Sur le charisme, il compare Massoud et le mollah Omar et conclut que c’est l’organisation qui le produit : d’où l’échec, selon lui, des tentatives de construire de l’extérieur la figure du fils de Massoud ou celle d’Hamid Karzaï.

En sortir, et ce que le mot recouvre chez nous

Les insurrections soignent leur image internationale : l’invité cite le mouvement indépendantiste du nord du Mali, qui a réduit ses revendications à l’autonomie pour obtenir des soutiens, au risque de démobiliser ses partisans. Le droit international reste un cadre, même quand il est violé, et les ONG deviennent essentielles, ressource de légitimation pour les insurgés, mais facteur d’affaiblissement de l’État côté gouvernemental, ce qu’il a appelé dans un livre précédent le « gouvernement transnational » de l’Afghanistan. Une guerre civile ne se termine pas « par le bas », pas plus qu’elle ne commence ainsi : l’épuisement des sociétés n’y change rien, ce sont les directions des groupes qui décident, sous contrainte. Un accord suppose des garanties de sécurité rarement réunies ; souvent, une partie est en train de perdre, et les sorties de guerre civile ne sont presque jamais démocratiques, l’Irlande et le Népal faisant exception. Le perdant perd tout, comme les universitaires d’Allemagne de l’Est à la réunification ou, peut-être demain, les combattants du PKK. En conclusion, il examine la rhétorique de la guerre civile en France et en Occident : selon lui, elle ne correspond à rien de la réalité sociale, ni la grande criminalité ni le séparatisme n’ayant de projet politique territorialisé ni de groupes armés, et elle sert à désigner un ennemi intérieur.

Le seul scénario qu’il juge envisageable dans un pays occidental est une scission de l’appareil de sécurité, possibilité qu’il évoque pour les États-Unis et juge « à peu près impossible » en France : « Tant qu’il n’y a pas d’opposition, il n’y a pas de guerre civile. »

Les références de l’épisode

  • « Le plus grand des maux. Sociologie des guerres civiles », Gilles Dorronsoro, CNRS Éditions, 2025 : le livre au centre de l’entretien, issu d’un projet européen collectif ; son titre vient d’une citation des Pensées de Pascal.
  • Jérémie Foa, historien de la Saint-Barthélemy, cité pour ses travaux sur l’information et les rumeurs.
  • Adam Baczko et Arthur Quesnay, chercheurs avec qui l’invité a travaillé au Mali et à Alep.
  • Weber et Bourdieu : la définition de l’État et la sociologie des capitaux et des champs, que l’invité discute.
  • Le PKK : exemple de guerre civile à forte dimension idéologique en Turquie, de recomposition d’un champ culturel kurde et de charisme d’organisation.
  • Le Hezbollah : l’ordre social et l’armée autonome qui font, selon l’invité, du Liban une guerre civile gelée.
  • L’État islamique : exemple d’organisation militarisée qui a profité de la révolution syrienne, puis d’enfermement idéologique sanctionné.
  • Massoud et le mollah Omar : deux figures afghanes comparées pour comprendre le charisme dans les guerres civiles.
  • Le gouvernement transnational de l’Afghanistan : notion tirée d’un livre précédent de l’invité.

Au fil de l’épisode

  • 00:01:10 : présentation de Gilles Dorronsoro et de son livre
  • 00:02:43 : pourquoi s’en tenir aux guerres civiles d’après 1945
  • 00:04:39 : ce que les historiens apportent, de Jérémie Foa à la Saint-Barthélemy
  • 00:08:25 : le seuil des mille morts et ses limites
  • 00:11:12 : l’influence de l’économie sur la science politique américaine
  • 00:15:34 : onze guerres civiles en Afghanistan selon certains critères
  • 00:16:38 : stabilité des frontières et monopole de la représentation internationale
  • 00:22:26 : le rôle des ressources extérieures en Afghanistan et en Syrie
  • 00:23:30 : la guerre civile comme équilibre instable
  • 00:25:44 : la définition par la confrontation d’ordres sociaux
  • 00:27:20 : les guerres civiles gelées, de la Côte d’Ivoire au Liban
  • 00:30:39 : Moldavie, Chypre et Taïwan
  • 00:33:24 : les entrées en guerre civile et l’échec des modèles prédictifs
  • 00:36:41 : la contingence, l’exemple libyen
  • 00:37:41 : l’État, la mobilisation et la scission des élites
  • 00:41:51 : ce que la guerre civile fait aux individus et à leurs capitaux
  • 00:47:50 : se déplacer à Alep et calculer chaque geste
  • 00:49:16 : groupes armés, familles et partis face à l’incertitude
  • 00:52:01 : la routine de la guerre civile
  • 00:59:14 : l’économie de la violence, milices d’État et concentration des insurgés
  • 01:03:00 : le charisme, Massoud et le mollah Omar
  • 01:07:39 : le fils de Massoud et le charisme construit de l’extérieur
  • 01:09:41 : les insurrections face à l’audience internationale
  • 01:14:53 : les ONG et le gouvernement transnational
  • 01:17:41 : sortir des guerres civiles
  • 01:20:49 : les accords de paix et le camp qui perd
  • 01:24:06 : fantasmes et usages politiques de la guerre civile
  • 01:31:43 : les États-Unis et le scénario d’une scission de l’appareil de sécurité

FAQ

Qui est Gilles Dorronsoro ?

Gilles Dorronsoro est professeur de sciences politiques à l’Université Paris-I. Il travaille depuis la fin des années 1980 sur les guerres civiles, en commençant par l’Afghanistan, puis la Syrie et d’autres terrains. Il est l’auteur de « Le plus grand des maux. Sociologie des guerres civiles », paru en 2025 chez CNRS Éditions.

Qu’est-ce qu’une guerre civile selon Gilles Dorronsoro ?

Pour lui, une guerre civile est la confrontation de deux ordres sociaux sur un même territoire national. Chacun a une autorité politique, une capacité de violence collective, une économie, un droit et des capitaux propres. Cette définition ne dépend pas du nombre de morts, ce qui permet d’inclure des guerres civiles gelées comme à Chypre ou en Transnistrie.

Pourquoi le seuil de mille morts ne suffit-il pas à définir une guerre civile ?

Selon Gilles Dorronsoro, ce seuil est absolu et non rapporté à la population, il laisse dans le flou de nombreux cas (policiers tués hors service, exécutions en prison) et repose sur des bases de données aux sources invérifiables. Appliqué strictement, il produit des absurdités, comme onze guerres civiles successives en Afghanistan.

Pourquoi les guerres civiles durent-elles si longtemps ?

D’après le chercheur, les frontières ne bougent plus depuis 1945 et l’enjeu, le contrôle de l’État, est indivisible : aucun camp ne peut s’arrêter sur une partition. La durée tient surtout aux ressources extérieures, armes et soutiens étrangers, qui maintiennent un équilibre instable entre des forces qui ne parviennent pas à l’emporter.

Une guerre civile est-elle possible en France ?

Gilles Dorronsoro estime que la rhétorique de la guerre civile ne correspond pas à la réalité sociale française : ni la grande criminalité ni le séparatisme ne forment un ordre concurrent armé et territorialisé. Le seul scénario qu’il envisage dans un pays occidental serait une scission de l’appareil de sécurité, qu’il juge à peu près impossible en France.

Le Collimateur

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