
Xavier Driencourt a été deux fois ambassadeur de France en Algérie, un cas rare dans la diplomatie. Au micro de Jean-Baptiste Noé, dans les podcasts de la revue Conflits, il revient sur la relation entre Paris et Alger, qu'il décrit dans son livre « France-Algérie, le double aveuglement ». Poids de l'histoire dans la politique intérieure française, influence des consulats et de la mosquée de Paris, rente pétrolière et rente mémorielle, choc de la reconnaissance de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental : l'ancien diplomate détaille les ressorts d'une relation où chacun se trompe sur l'autre.
Une relation de politique étrangère et intérieure
Dans cet épisode des podcasts de Conflits, Xavier Driencourt, ancien ambassadeur de France en Algérie, où il a été deux fois en poste, explique pourquoi la relation entre Paris et Alger reste aussi conflictuelle. Selon lui, l’Algérie relève à la fois de la politique étrangère et de la politique intérieure : il estime qu’environ 10 % de la population française a un lien avec ce pays, entre pieds-noirs, harkis, anciens appelés et vagues successives d’immigration. Cette dimension intérieure occulte, regrette-t-il, une relation qu’il faudrait traiter comme celle avec n’importe quel État souverain. Il décrit les réseaux algériens en France : vingt consulats, une ambassade et un centre culturel, contre trois consulats français en Algérie, et une mosquée de Paris qu’il présente comme « le bras armé de l’ambassade d’Algérie en France », dont les clés ont été confiées à l’Algérie en 1982 par le ministre de l’Intérieur de l’époque et qui détient selon lui le monopole de la certification halal des exportations européennes vers l’Algérie. Il évoque l’asymétrie des visas et l’économie algérienne, dont les hydrocarbures représentent selon lui 90 % des exportations et 80 % des recettes fiscales. À cette rente pétrolière s’ajoute une « rente mémorielle » : un discours anti-français qui sert, d’après lui, de source de légitimité à un pouvoir issu de la guerre d’indépendance. Il rappelle que les signataires des accords d’Évian, en mars 1962, ont été écartés quelques mois plus tard par l’armée des frontières, et que les harkis restés en Algérie ont été victimes d’une épuration contraire à ces accords.
L’ancien ambassadeur souligne aussi la persistance de méthodes contre les opposants à l’étranger, citant l’enlèvement d’un influenceur algérien sur le territoire français.
Du Sahara occidental à l’accord de 1968
Xavier Driencourt analyse ensuite la rupture provoquée par la reconnaissance française de la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental. Alger s’est sentie « doublement trahie », explique-t-il : parce que la France maintenait depuis les années 1970 un équilibre entre les deux voisins, et parce que le président Emmanuel Macron avait multiplié les gestes envers l’Algérie. Constatant que ces gestes restaient sans retour, ce dernier se serait tourné vers Rabat. Il voit dans le pouvoir actuel une « alliance objective » entre l’armée et les islamistes, deux forces qui se sont combattues pendant la guerre civile des années 1990 mais partagent selon lui la volonté d’effacer l’influence française, jusque dans la langue. Il défend enfin la dénonciation de l’accord franco-algérien du 27 décembre 1968 : conclu après le départ des pieds-noirs, il a remplacé la liberté de circulation prévue à Évian par des avantages qui favorisent, selon lui, une immigration essentiellement familiale, un régime sans équivalent avec le Maroc ou la Tunisie.
Il cite comme l’une des rares mesures prises par Paris la fin de l’exemption de visa pour les détenteurs algériens de passeports diplomatiques.
Xavier Driencourt nous recommande…
« Une affaire d’État », un livre sur l’assassinat à Francfort du principal négociateur algérien des accords d’Évian.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- « France-Algérie, le double aveuglement » : livre de Xavier Driencourt paru aux éditions de l’Observatoire.
- Accords d’Évian : signés le 18 mars 1962, ils prévoyaient la liberté de circulation entre la France et l’Algérie.
- Accord franco-algérien du 27 décembre 1968 : accord sur la circulation et le séjour dont l’invité demande la dénonciation.
- Mosquée de Paris : construite après la Première Guerre mondiale en hommage aux combattants musulmans, confiée à l’Algérie en 1982.
- Sahara occidental : territoire dont la France a reconnu la souveraineté marocaine, ce qui a provoqué la colère d’Alger.
- Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) : représentant des indépendantistes, écarté en juillet 1962 par l’armée des frontières.
- Guerre civile algérienne : « décennie noire » des années 1990 entre l’armée et les islamistes.
Au fil de l’épisode
- 00:01:34 : Xavier Driencourt, deux fois ambassadeur en Algérie
- 00:02:30 : pourquoi l’Algérie pèse autant dans la vie politique française
- 00:05:12 : la mosquée de Paris et les réseaux algériens en France
- 00:09:07 : le monopole de la certification halal
- 00:11:06 : vingt consulats algériens et l’asymétrie des visas
- 00:13:07 : gaz, pétrole et rente mémorielle
- 00:15:27 : un pouvoir d’octogénaires issus de la guerre d’indépendance
- 00:16:55 : les accords d’Évian et le coup de force de juillet 1962
- 00:19:17 : l’épuration des harkis
- 00:21:08 : des opposants visés à l’étranger
- 00:22:18 : frontières de l’Algérie et rivalité avec le Maroc
- 00:24:31 : la reconnaissance de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental
- 00:27:21 : l’alliance de l’armée et des islamistes
- 00:30:23 : dénoncer l’accord franco-algérien de 1968
- 00:33:30 : la fin des visas automatiques pour les passeports diplomatiques
FAQ
Qui est Xavier Driencourt ?
Xavier Driencourt est un diplomate français qui a été deux fois ambassadeur de France en Algérie, ce qui est très rare. Il est l’auteur de plusieurs livres sur l’Algérie, dont « France-Algérie, le double aveuglement », paru aux éditions de l’Observatoire, et plaide pour la dénonciation de l’accord franco-algérien de 1968.
Qu’est-ce que la « rente mémorielle » de l’Algérie ?
Selon Xavier Driencourt, c’est l’usage du discours anti-français et de l’histoire de la colonisation comme source de légitimité par un pouvoir algérien qui, d’après lui, manque de légitimité démocratique. Elle s’ajoute à la rente pétrolière, les hydrocarbures représentant selon lui 90 % des exportations du pays.
Pourquoi l’Algérie a-t-elle mal réagi à la position française sur le Sahara occidental ?
D’après l’ancien ambassadeur, Alger s’est sentie doublement trahie : la France maintenait depuis les années 1970 un équilibre entre l’Algérie et le Maroc, et le président Emmanuel Macron avait multiplié les gestes envers l’Algérie. Faute de retour, Paris s’est rapproché de Rabat en reconnaissant la souveraineté marocaine sur ce territoire.
Que prévoit l’accord franco-algérien de 1968 ?
Conclu le 27 décembre 1968, il a remplacé la liberté de circulation prévue par les accords d’Évian, devenue sans objet après le départ des pieds-noirs, par des avantages propres aux Algériens. Selon Xavier Driencourt, il favorise une immigration essentiellement familiale, sans équivalent avec le Maroc ou la Tunisie, d’où sa demande de le dénoncer.
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