
Jean-Marie Guéhenno, ancien secrétaire général adjoint des Nations unies chargé du maintien de la paix et professeur à l'université Columbia, analyse dans « Le monde selon l'Ifri » ce qu'il appelle l'assombrissement du monde. Au micro de Marc Hecker, il explique la paralysie de l'ONU, la rupture américaine avec les règles de 1945, la montée de nationalismes nostalgiques et les incertitudes de l'intelligence artificielle, avant de dire à quelles conditions l'Europe pourrait se réinventer.
Une ONU qui n’ose plus
Dans ce 60e épisode du « Monde selon l’Ifri », Marc Hecker reçoit Jean-Marie Guéhenno, ancien secrétaire général adjoint des Nations unies chargé des opérations de maintien de la paix et professeur à l’université Columbia, auteur dans la revue Politique étrangère de l’article « Réflexions sur l’assombrissement du monde ». Il avance trois raisons à la marginalisation de l’ONU. D’abord la division des grandes puissances au Conseil de sécurité, qu’il décrit comme « le conseil d’administration de l’ONU » : le blocage, longtemps limité aux sujets touchant directement la Russie comme l’Ukraine, s’étend désormais à des dossiers où leurs intérêts ne sont pas en jeu. Ensuite un Secrétariat général qui, selon lui, ne prend plus assez de risques, alors qu’une ONU qui s’engage, même sans réussir, sert de « boussole ». Il rappelle que Dag Hammarskjöld et Kofi Annan, les secrétaires généraux qui ont le plus marqué l’organisation, ont été choisis « pour de mauvaises raisons » : le premier comme simple administrateur, le second parce que les États-Unis ne supportaient plus Boutros Boutros-Ghali, après que Kofi Annan eut tourné la « double clé » autorisant des frappes de l’OTAN en Yougoslavie. Enfin un cycle de l’information devenu si court qu’il rend presque impossible d’être à la fois un personnage public et un négociateur discret. Il ne croit pas à une disparition brutale de l’organisation, mais au risque qu’elle devienne un « bras mort » de la vie internationale, et dit que beaucoup dépendra de la Chine, qui a besoin d’un monde prévisible et de règles, contrairement à une Russie dont l’influence tient surtout à sa capacité de nuisance.
Il voit dans une entente ponctuelle entre Européens et Chinois un espoir, freiné par le soutien de Pékin à la Russie en Ukraine.
Logique de force, nationalismes nostalgiques et Europe à réinventer
Jean-Marie Guéhenno juge « remarquable » qu’en 1945, au faîte de leur puissance, les États-Unis aient créé une institution qui les contraignait, et décrit aujourd’hui un renversement : un Donald Trump qu’il compare à un promoteur immobilier allant « de deal en deal », héritier d’une méfiance américaine ancienne envers toute contrainte, du refus d’entrer dans la Société des Nations à la non-ratification du statut de Rome. Interrogé sur le piège de Thucydide et celui de Kindleberger, il estime que l’arme nucléaire rend la guerre entre la Chine et les États-Unis non inévitable, mais s’inquiète d’un monde sans gardien des règles, où la Chine veut des règles sans vouloir les garantir et où des puissances régionales agissent avec une brutalité croissante. Il distingue les nationalismes actuels, identitaires et « rétrospectifs », nostalgiques plutôt qu’expansionnistes, et cite le « de nouveau » du slogan Make America Great Again. Sur l’intelligence artificielle, il laisse ouverte la question d’une concentration du pouvoir ou d’une dissémination, en citant les travaux d’Audrey Tang, ancienne ministre du Numérique de Taïwan. Il conclut sur l’Europe : assiégée selon lui par les États-Unis, la Russie et la Chine, elle doit renoncer à l’unanimité sur certains sujets et manque de dirigeants prêts à prendre des risques.
Il voit l’Europe comme un possible « laboratoire où s’inventent de nouvelles formes de démocratie », à condition qu’elle se définisse par des valeurs plutôt que par un mode de vie.
Pour aller plus loin
- « Réflexions sur l’assombrissement du monde », article de Jean-Marie Guéhenno dans Politique étrangère
- Le podcast « Le monde selon l’Ifri »
- Site de l’Ifri
- L’Ifri sur X
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Les références de l’épisode
- « Réflexions sur l’assombrissement du monde » : article de Jean-Marie Guéhenno paru dans le numéro anniversaire de Politique étrangère.
- Conseil de sécurité des Nations unies : instance dont la paralysie est au centre de l’analyse.
- Dag Hammarskjöld et Kofi Annan : secrétaires généraux de l’ONU qui ont, selon l’invité, le plus marqué l’organisation.
- Société des Nations : organisation de l’entre-deux-guerres, disparue en 1946.
- Piège de Thucydide : notion remise à la mode par Graham Allison pour décrire la rivalité entre puissance dominante et puissance montante.
- Piège de Kindleberger : situation où la puissance hégémonique ne fournit plus les biens publics mondiaux.
- Statut de Rome : texte fondateur de la Cour pénale internationale, non ratifié par les États-Unis.
- Audrey Tang : ancienne ministre du Numérique de Taïwan, citée pour sa vision distribuée de l’intelligence artificielle.
Au fil de l’épisode
- 00:00:00 : présentation de Jean-Marie Guéhenno et de son article
- 00:00:23 : pourquoi l’ONU est marginalisée, la division du Conseil de sécurité
- 00:01:41 : un Secrétariat général qui ne prend plus de risques
- 00:03:27 : Dag Hammarskjöld et Kofi Annan, élus pour de mauvaises raisons
- 00:05:52 : le cycle de l’information et le métier de secrétaire général
- 00:08:26 : l’ONU peut-elle mourir comme la Société des Nations
- 00:09:35 : la Chine, la Russie et l’avenir de l’ONU
- 00:13:13 : la fin de l’ordre fondé sur des règles
- 00:14:54 : la rupture Trump
- 00:17:32 : les pièges de Thucydide et de Kindleberger
- 00:22:57 : un monde sans gardien des règles et des puissances régionales brutales
- 00:25:16 : le paradoxe du leadership américain et l’Europe
- 00:27:14 : des nationalismes identitaires et rétrospectifs
- 00:31:50 : intelligence artificielle et concentration du pouvoir
- 00:36:33 : l’Europe face au monde assombri
- 00:41:01 : une Europe de valeurs et de nouvelles formes de démocratie
FAQ
Qui est Jean-Marie Guéhenno ?
Jean-Marie Guéhenno est un ancien secrétaire général adjoint des Nations unies, chargé des opérations de maintien de la paix, et professeur à l’université Columbia. Il a signé dans la revue Politique étrangère, publiée par l’Ifri, l’article « Réflexions sur l’assombrissement du monde », point de départ de cet entretien avec Marc Hecker.
Pourquoi l’ONU est-elle marginalisée selon Jean-Marie Guéhenno ?
Il avance trois raisons : la division des grandes puissances qui paralyse le Conseil de sécurité, un Secrétariat général qui n’ose plus prendre de risques politiques, et un cycle de l’information si rapide qu’il devient très difficile pour un secrétaire général d’exister publiquement tout en négociant discrètement.
Qu’est-ce que le piège de Kindleberger ?
Dans l’épisode, Marc Hecker le définit comme une situation où la puissance hégémonique n’est plus capable de fournir les biens publics mondiaux. Jean-Marie Guéhenno juge cette question la plus intéressante : les États-Unis s’attaquent aux règles qu’ils gardaient, et la Chine veut des règles sans vouloir en être la gardienne.
En quoi les nationalismes actuels diffèrent-ils de ceux du passé ?
Selon Jean-Marie Guéhenno, les nationalismes de la fin du XIXe siècle étaient expansionnistes et tournés vers l’avenir. Ceux d’aujourd’hui sont identitaires et rétrospectifs, portés par la nostalgie, comme le montre le « de nouveau » de Make America Great Again, et mobilisent peu l’effort collectif.
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