
Elyamine Settoul, sociologue et directeur du domaine « défense et société » de l'IRSEM, a enquêté dans douze prisons françaises auprès de détenus radicalisés. Dans Le Collimateur, il explique ce que recouvrent les mots radicalisation, salafisme et jihad, comment l'État islamique a recruté, et pourquoi aucune explication unique ne suffit. Il expose son « pentagone théorique », compare certains parcours de jihadistes à ceux de jeunes qui s'engagent dans l'armée et décrit la prise en charge des détenus en France.
Une enquête menée dans douze prisons
Elyamine Settoul, sociologue et directeur du domaine « défense et société » de l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM), explique au micro d’Alexandre Jubelin, dans Le Collimateur, comment des individus souvent ordinaires en viennent au jihadisme. Son livre, Penser la radicalisation jihadiste, repose sur un terrain dans douze prisons françaises, où il a participé à des programmes de prévention de la radicalisation violente (PPRV), sur un travail avec la sociologue Claire de Galembert autour de l’aumônerie musulmane en prison, et sur des personnes condamnées suivies en milieu ouvert. Il revient d’abord sur les mots. Le terme de radicalisation s’impose vers 2004 et 2005, après les attentats de Madrid et de Londres, quand les chercheurs constatent que les auteurs sont nés et ont grandi en Occident : on passe alors, dit-il, du « pourquoi » au « comment » du terrorisme.
Il rappelle que le salafisme désigne l’imitation des « pieux ancêtres », les premières générations de musulmans, et que le lien entre salafistes et jihadistes est souvent, dans le monde arabe, une relation de rupture. Le mot jihad, explique-t-il, désigne d’abord un effort vers une fin noble ; le jihadisme comme doctrine de l’action violente ne date que du milieu du XXe siècle.
Le recrutement de l’État islamique
Selon le chercheur, l’État islamique a agrégé près de 90 nationalités, grâce à internet, à la facilité de rejoindre la Syrie par la Turquie et à l’imaginaire des anciens califats de Damas et de Bagdad. Mais la variable décisive reste la présence physique d’un recruteur, souvent un trentenaire charismatique entouré de jeunes d’une vingtaine d’années : il cite les filières de Nice autour d’Omar Diaby, de Toulouse avec Fabien Clain, ou la filière Cannes-Torcy. Internet arrive ensuite, en « surgénérateur ». La France a fourni le plus de combattants en volume, mais pas davantage que la Suisse ou la Norvège rapporté à la population ; ce qui la distingue, selon lui, est la virulence du discours contre le pays d’origine, qu’il relie à la promesse égalitaire républicaine et aux frustrations qu’elle nourrit.
Il évoque aussi la surreprésentation des convertis, entre 20 et 30 % selon les estimations qu’il cite, et des profils marginaux, dont les « perdants radicaux » décrits par Hans Magnus Enzensberger.
Le pentagone théorique de la radicalisation
Au cœur du livre, Elyamine Settoul ordonne les explications concurrentes en cinq pôles. La dévotion, associée à Gilles Kepel, fait du salafisme l’antichambre de la violence ; il la juge pertinente pour les recruteurs et les influenceurs mais marginale en nombre, et rappelle que les jihadistes qu’il a rencontrés n’étaient pas des salafistes au sens propre. L’émotion, associée à Olivier Roy et à « l’islamisation de la radicalité », voit dans la religion un vernis posé sur une révolte sociale et un désir d’héroïsation. La politisation, portée par François Burgat, lit le jihad comme une contre-violence répondant aux interventions occidentales. La manipulation, défendue un temps par Dounia Bouzar, rapproche l’État islamique d’une secte. La pulsion, enfin, décrit des profils venus chercher argent, violence ou domination.
Ces cinq lectures sont complémentaires, insiste-t-il : le problème commence quand on veut n’en retenir qu’une. Il souligne aussi l’interpénétration croissante entre délinquance et terrorisme, avec 45 à 65 % d’anciens délinquants selon les pays.
Armée, ultradroite et désengagement
Auteur d’une thèse sur l’engagement dans les armées, le sociologue relève des ressemblances entre certains jeunes « en rupture » qui s’engagent et ceux qui basculent : recherche d’un cadre, d’une identité valorisante, d’une fraternité. Plusieurs dizaines de détenus rencontrés lui ont dit avoir tenté d’entrer dans l’armée. Il précise n’avoir presque jamais observé d’engagement stratégique pour apprendre à combattre, contrairement à certains groupes d’ultradroite américains, et note que des militants d’ultradroite européens imitent la communication de l’État islamique, jusqu’au geste de l’index levé.
Sur la prison, il décrit l’évaluation individuelle des détenus en quartier d’évaluation de la radicalisation, le travail des médiateurs du fait religieux et le dialogue contradictoire sur les textes. Il pense que l’immense majorité des sortants ne pose pas de problème de sécurité, mais que la demande d’appartenance de jeunes en décalage avec la communauté nationale demeure.
Les références de l’épisode
- Penser la radicalisation jihadiste : le livre de l’invité, fondé sur son enquête de terrain et une synthèse des travaux scientifiques.
- Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM) : l’institut où l’invité dirige le domaine « défense et société ».
- Programmes de prévention de la radicalisation violente (PPRV) : dispositifs de l’administration pénitentiaire auxquels l’invité a participé.
- Claire de Galembert : sociologue du milieu carcéral, spécialiste de l’aumônerie musulmane en prison, avec qui l’invité a travaillé.
- Le Perdant radical, de Hans Magnus Enzensberger : essai d’où vient la notion de « perdant radical ».
- Gilles Kepel et Olivier Roy : les deux chercheurs dont la controverse, radicalisation de l’islam contre islamisation de la radicalité, a polarisé le débat français.
- François Burgat : chercheur associé par l’invité à la lecture politique du jihadisme.
- Dounia Bouzar : figure associée à la lecture du jihadisme par la manipulation et l’emprise.
- Filière Cannes-Torcy : groupe auteur d’un jet de grenade contre une épicerie casher à Sarcelles, dont l’invité a rencontré le chauffeur en détention.
- Quartiers d’évaluation de la radicalisation : évaluation individuelle des détenus, d’environ trois à quatre mois, avant leur affectation.
- Mohamed Merah : cité comme l’exemple le plus marquant d’un jihadiste ayant été tenté par l’armée.
Au fil de l’épisode
- 00:00:50 : présentation de l’invité et de son livre
- 00:02:57 : le terrain de l’enquête, douze prisons et le milieu ouvert
- 00:05:31 : la radicalisation, un concept apparu au XXIe siècle
- 00:11:08 : ce que recouvre le salafisme
- 00:14:53 : le mot jihad et la naissance du jihadisme
- 00:18:35 : l’internationalisation du recrutement de l’État islamique
- 00:21:42 : filières et recruteurs, le rôle réel d’internet
- 00:25:47 : la spécificité des jihadistes français
- 00:28:58 : convertis et profils marginaux
- 00:37:58 : le pentagone théorique de la radicalisation
- 00:38:53 : la dévotion
- 00:45:13 : l’émotion
- 00:49:24 : la politisation
- 00:54:25 : la manipulation
- 01:00:24 : la pulsion et le lien entre délinquance et terrorisme
- 01:04:30 : engagement militaire et engagement jihadiste
- 01:13:39 : anciens militaires et ultradroite
- 01:15:29 : ce que l’ultradroite emprunte au jihadisme
- 01:18:35 : la réponse française en prison et le désengagement
- 01:27:24 : les enfants de jihadistes restés en Syrie
- 01:29:31 : une demande d’appartenance toujours présente
FAQ
Qui est Elyamine Settoul ?
Elyamine Settoul est sociologue et directeur du domaine « défense et société » de l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM). Auteur d’une thèse sur l’engagement dans les armées, il a publié Penser la radicalisation jihadiste, fondé notamment sur un terrain dans douze prisons françaises auprès de détenus radicalisés.
Qu’est-ce que le pentagone théorique de la radicalisation jihadiste ?
C’est la grille de lecture proposée par Elyamine Settoul pour ordonner les explications du jihadisme en cinq pôles : la dévotion religieuse, l’émotion et la révolte sociale, la politisation, la manipulation de type sectaire et la pulsion. Selon lui, ces lectures sont complémentaires et deviennent trompeuses quand on veut en imposer une seule.
Le salafisme mène-t-il au jihadisme ?
Pas mécaniquement, selon le sociologue. Il admet une continuité intellectuelle possible, mais observe que les jihadistes qu’il a rencontrés n’étaient pas des salafistes au sens propre. Dans le monde arabe, salafistes et jihadistes sont plutôt en rupture, et l’idée d’une antichambre lui paraît surtout une lecture européenne.
Pourquoi rapprocher engagement militaire et engagement jihadiste ?
Elyamine Settoul ne les assimile pas. Il observe que certains jeunes en rupture cherchent dans les deux un cadre, une identité valorisante et une fraternité. Plusieurs dizaines de détenus lui ont dit avoir tenté d’entrer dans l’armée, souvent sans y parvenir, avant de trouver un autre groupe d’appartenance.
Comment la France prend-elle en charge les détenus radicalisés ?
Selon l’invité, chaque détenu est évalué individuellement pendant trois à quatre mois en quartier d’évaluation de la radicalisation, puis affecté de façon à écarter les plus prosélytes. Des médiateurs du fait religieux engagent un dialogue contradictoire sur les textes, et la réinsertion sociale et professionnelle complète le désengagement.
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