
Bernard Lugan, africaniste et auteur de nombreux ouvrages sur l'histoire du Maroc et de l'Algérie, reçoit Jean-Baptiste Noé pour le podcast de la revue Conflits. Il oppose deux trajectoires : un royaume marocain qu'il décrit comme tourné vers l'Atlantique et l'Afrique de l'Ouest, et une Algérie qu'il juge dépendante de ses rentes. Sahara occidental, projet de gazoduc depuis le Nigeria, port de Tanger Med, Front Polisario, question berbère et tensions entre Alger et Moscou : l'historien expose une lecture tranchée des rapports de force en Afrique du Nord.
Le Maroc tourné vers l’Atlantique
Dans cet entretien mené par Jean-Baptiste Noé, l’africaniste Bernard Lugan décrit le Maroc comme un vieil État dont les frontières ont beaucoup varié mais dont la monarchie assure, selon lui, la permanence et la fusion entre populations berbères et arabes. Il présente le Sahara occidental comme une pièce essentielle de l’avenir du pays, qui lui donne son ouverture atlantique, et rappelle que la France a reconnu la souveraineté marocaine sur ce territoire, après l’Espagne et les États-Unis. Il insiste sur le projet de gazoduc partant du Nigeria et longeant le littoral de l’Afrique de l’Ouest jusqu’au Maroc, qui permettrait aux petits producteurs de gaz et de pétrole de la côte d’exporter leur production, et sur le port de Tanger Med, qu’il qualifie de premier port d’Afrique. Il voit dans l’histoire contemporaine du Maroc trois visions de long terme : le basculement du pays vers la mer à l’époque du protectorat, la récupération du Sahara occidental voulue par Hassan II, puis l’intégration à l’Afrique de l’Ouest portée par le roi actuel. Il aborde aussi la culture du cannabis dans le Rif, qu’il relie à la pauvreté de la région et aux traumatismes de la guerre du Rif menée par Pétain, ainsi que le développement industriel du pays (automobile, aéronautique) et le risque de manquer de main-d’œuvre qualifiée.
« Ce que le père ne fait pas, le fils le fait », résume-t-il pour expliquer la continuité qu’il prête à la monarchie marocaine.
L’Algérie, ses rentes et ses alliés
Bernard Lugan décrit le Front Polisario comme un mouvement sécessionniste soutenu à bout de bras par l’Algérie, installé à Tindouf, une localité qu’il présente comme historiquement marocaine, et qu’il voit glisser vers les trafics à travers le Sahara. Auteur d’une Histoire des Algéries, il soutient que l’Algérie s’est construite par strates successives (berbère, romaine, byzantine, ottomane, française) et vit de deux rentes : une rente mémorielle tournée contre la France et une rente pétrolière et gazière, sans diversification économique. Il revient sur la crise berbériste de 1949 et le congrès de la Soumam de 1956, tenu en Kabylie, pour expliquer la place des Berbères dans l’Algérie indépendante. Il affirme enfin que l’Algérie et la Russie, jusque-là alliées, sont en phase de « pré-rupture » : refus d’une escale à la flotte russe, positions opposées en Libye puis au Mali, où des Touaregs sont soutenus par Alger tandis que Moscou appuie le gouvernement malien.
Il conclut sur la diplomatie française en Afrique, qu’il voudrait voir confiée à des hommes de terrain connaissant la Libye, l’Algérie et le Maroc.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- Histoire des Algéries : le livre de Bernard Lugan sur les Algéries successives.
- Front Polisario : le mouvement indépendantiste du Sahara occidental, soutenu par l’Algérie selon l’invité.
- Tanger Med : le port marocain que l’invité présente comme le premier d’Afrique.
- Gazoduc Nigeria-Maroc : le projet de conduite longeant le littoral de l’Afrique de l’Ouest jusqu’au Maroc.
- Guerre du Rif : le conflit colonial qui a laissé, selon l’invité, des traumatismes durables dans la région.
- Crise berbériste de 1949 : la fracture du mouvement nationaliste algérien entre berbéristes et arabistes.
- Congrès de la Soumam (1956) : le congrès tenu en Kabylie que l’invité décrit comme porteur d’une orientation laïque et de la reconnaissance de la berbérité.
- Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) : écarté en 1962 selon l’invité.
- Revue Conflits : la revue de géopolitique dirigée par Jean-Baptiste Noé.
Au fil de l’épisode
- 00:01:02 : Présentation de l’émission et de l’invité
- 00:02:15 : Le Maroc entre Atlantique et Méditerranée
- 00:03:00 : Le Sahara occidental et le projet de gazoduc vers Tanger
- 00:04:00 : La permanence de l’État et de la monarchie marocaine
- 00:05:30 : La reconnaissance de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental
- 00:07:08 : Le gazoduc Nigeria-Maroc
- 00:10:14 : Le port de Tanger Med
- 00:10:44 : Trois visions de long terme dans l’histoire du Maroc
- 00:13:32 : Le Rif et la culture du cannabis
- 00:15:21 : L’industrie marocaine et le risque de pénurie de main-d’œuvre
- 00:18:06 : L’Algérie et le Front Polisario
- 00:20:33 : La génération au pouvoir à Alger
- 00:21:01 : Histoire des Algéries
- 00:24:08 : Les rentes mémorielle et énergétique de l’Algérie
- 00:26:45 : La question berbère au Maroc et en Algérie
- 00:27:55 : La crise berbériste de 1949 et le congrès de la Soumam
- 00:30:07 : L’Algérie et la Russie en phase de pré-rupture
- 00:33:40 : Le Sahara occidental au Conseil de sécurité
- 00:34:56 : La Turquie et le retour de l’histoire
- 00:36:30 : Quelle diplomatie française en Afrique
FAQ
Qui est Bernard Lugan ?
Bernard Lugan est un africaniste, auteur de nombreux ouvrages consacrés à l’histoire du Maroc et de l’Algérie, dont une Histoire des Algéries. Dans cet épisode du podcast de la revue Conflits, il analyse avec Jean-Baptiste Noé les évolutions récentes des deux pays et leurs rivalités.
Pourquoi le gazoduc Nigeria-Maroc est-il important selon Bernard Lugan ?
Selon lui, ce gazoduc longera tout le littoral de l’Afrique de l’Ouest, dont la plupart des pays sont de petits producteurs de gaz ou de pétrole incapables d’exporter seuls. Il évite un tracé à travers le nord du Nigeria et le Sahara, zones qu’il décrit comme tenues par des groupes jihadistes, et fait du Maroc un débouché vers l’Europe.
Quel rôle l’Algérie joue-t-elle auprès du Front Polisario ?
Bernard Lugan affirme que le Polisario, créé au départ sous l’administration espagnole, n’existerait pas sans le soutien de l’Algérie. Le mouvement a sa base à Tindouf. L’historien estime que sa cause est perdue et qu’il glisse vers les trafics sahariens, au point de pouvoir devenir un problème pour Alger.
Pourquoi l’Algérie et la Russie seraient-elles en phase de pré-rupture ?
D’après Bernard Lugan, l’Algérie a refusé une escale à la flotte russe en Méditerranée, puis s’est opposée aux positions russes en Libye et au Mali, où elle soutient des Touaregs alors que Moscou appuie le gouvernement malien. Il en déduit que la Russie pourrait faire évoluer sa position sur le Sahara occidental.
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