
Akram Belkaïd, journaliste et rédacteur en chef du Monde diplomatique, est l'invité de Tigrane Yégavian dans le podcast de la revue Conflits. Auteur de Chroniques du Ramadan et d'Algérie, un pays empêché, il part du jeûne du ramadan, fait social et économique autant que religieux, pour en venir à ce qui bloque entre Paris et Alger. Mémoires concurrentes en France, liens humains et économiques qui tiennent, pragmatisme de la diplomatie algérienne, Sahel et Sahara occidental : il dessine une Algérie loin des clichés.
Le ramadan, fait social et marché
Akram Belkaïd, journaliste, rédacteur en chef du Monde diplomatique et auteur de Chroniques du Ramadan (Tallandier, 2026), répond aux questions de Tigrane Yégavian pour la revue Conflits. Il décrit d’abord le ramadan comme un « fait social total ». Même la datte, consommée à la rupture du jeûne, a sa géopolitique : les pays producteurs, du Maghreb à l’Irak, la Jordanie et l’Arabie saoudite, se font concurrence, et l’Arabie saoudite distribue chaque année des dattes à des pays musulmans pauvres, une forme de soft power. Il observe comment des imams et des érudits autoproclamés, sur Instagram ou TikTok, contournent la hiérarchie traditionnelle (l’imam du quartier, les aînés) et permettent un islam « à la carte », avec des voix progressistes mais aussi très rétrogrades, jusqu’à des avis intrusifs sur la validité du jeûne. Il regrette qu’en France on parle du ramadan presque toujours de façon négative, et dit avoir écrit son livre pour les « gens de bonne volonté », car il n’y a là, selon lui, « pas de rituel secret ». Le ramadan est aussi un marché : il cite de mémoire une hausse de 4 à 5 % des dépenses des ménages concernés, l’apparition de rayons dédiés dans la grande distribution et de menus de rupture du jeûne dans les restaurants. Il explique enfin que la famine à Gaza a changé son regard sur le jeûne, et que pour lui ces derniers ramadans « ne peuvent pas être festifs ».
Le ramadan, résume-t-il, devrait rester un lien direct entre le croyant et le Créateur, sans intermédiaire ni regard des autres.
Paris et Alger : des peuples liés, des États bloqués
Sur la relation franco-algérienne, Akram Belkaïd juge que la question algérienne est d’abord une affaire de politique intérieure, et qu’elle est plus exacerbée en France qu’en Algérie. En France coexistent des mémoires en conflit : nostalgiques de l’Algérie française, enfants et petits-enfants de harkis ou de pieds-noirs, enfants de l’immigration, familles marquées par des silences transmis. En Algérie, dit-il, « l’affaire est terminée » : un jeune Algérois de 20 ans regarde la guerre comme un jeune Français des années 1970 regardait la Première Guerre mondiale. Il refuse de parler de régime gérontocratique, pointant le renouvellement des cadres, des quinquagénaires au rapport « décomplexé » à la France. Selon lui, la réalité entre les deux peuples est fluide (familles mixtes, échanges universitaires, tourisme de mémoire, liens économiques, l’Algérie étant d’après lui le deuxième débouché des exportations françaises en Afrique derrière le Maroc), tandis que les rapports entre États se grippent, notamment sur les reconduites à la frontière, pour lesquelles Alger exige un protocole qui respecte la dignité de ses ressortissants. Il reproche à la France de ne pas avoir accepté la fin de son empire, de n’avoir rien fait de sérieux avec le Maghreb et le Sahel après la chute du mur de Berlin, et d’avoir tiré des profits de court terme de la rivalité entre l’Algérie et le Maroc sur le Sahara occidental, que la normalisation entre Israël et le Maroc aggrave aux yeux d’Alger. La diplomatie algérienne, autrefois médiatrice entre l’Iran et l’Irak ou dans la crise des otages américains, est aujourd’hui pragmatique : manœuvres avec l’OTAN, escales de navires américains, et un vote au Conseil de sécurité en faveur du plan de paix américain pour Gaza que Russie et Chine n’ont pas soutenu. Au Sahel, elle paie selon lui des années d’immobilisme. L’entretien aborde aussi la place des écrivains algériens dans le champ littéraire français, que l’invité juge prisonniers d’une « case », et la visite annoncée du pape en Algérie, sur les traces de saint Augustin.
Il conclut que le passé de l’Algérie, médiéval comme chrétien, reste un « immense chantier » de recherche et de création.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- Chroniques du Ramadan (Tallandier, 2026) : dernier livre d’Akram Belkaïd, présenté comme un voyage intimiste dans le jeûne.
- Algérie, un pays empêché : autre livre d’Akram Belkaïd, qui donne son titre à l’épisode.
- Le Monde diplomatique : journal dont Akram Belkaïd est rédacteur en chef.
- Sahara occidental : différend qui oppose l’Algérie et le Maroc et divise le Maghreb.
- Union du Maghreb arabe : période de rapprochement de cinq ans, interrompue au milieu des années 1990.
- Accords d’Abraham : normalisation entre Israël et le Maroc, perçue à Alger comme une menace.
- Saint Augustin : grand saint algérien, dont la mémoire reste surtout locale selon l’invité.
Au fil de l’épisode
- 00:01:02 : présentation de l’invité et de son livre
- 00:02:11 : la géopolitique de la datte
- 00:03:47 : imams et influenceurs sur les réseaux sociaux
- 00:06:16 : la manière dont on parle du ramadan en France
- 00:08:15 : le poids économique du ramadan
- 00:13:59 : la famine à Gaza et le regard sur le jeûne
- 00:16:44 : la relation franco-algérienne, une affaire de politique intérieure
- 00:19:01 : une blessure ouverte en France, une page tournée en Algérie
- 00:22:02 : ce qui bloque entre Paris et Alger
- 00:25:06 : ce que la France ne comprend pas de l’Algérie
- 00:27:44 : le Sahara occidental et la rivalité avec le Maroc
- 00:29:46 : la diplomatie algérienne, de la médiation au pragmatisme
- 00:33:29 : le Sahel
- 00:34:52 : la littérature algérienne et le champ littéraire français
- 00:39:24 : la visite annoncée du pape et saint Augustin
- 00:41:41 : le passé de l’Algérie, un immense chantier
FAQ
Qui est Akram Belkaïd ?
Akram Belkaïd est journaliste et rédacteur en chef du Monde diplomatique. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont Chroniques du Ramadan, paru chez Tallandier en 2026, et Algérie, un pays empêché. Il analyse l’Algérie, son histoire, sa société et sa relation avec la France.
Pourquoi la relation entre la France et l’Algérie est-elle si tendue ?
Pour Akram Belkaïd, la question algérienne relève de la politique intérieure des deux pays, mais elle est plus exacerbée en France, où coexistent des mémoires en conflit. Il distingue des liens humains, familiaux et économiques qui fonctionnent, et des rapports entre États qui se bloquent, notamment sur les reconduites à la frontière.
Quelle est la ligne de la diplomatie algérienne aujourd’hui ?
Selon Akram Belkaïd, l’Algérie n’est plus l’Algérie révolutionnaire des années 1970 : elle mène une politique d’équilibre et de pragmatisme, avec des manœuvres avec l’OTAN et des escales de navires américains, tout en défendant la cause palestinienne au Conseil de sécurité. Au Sahel, elle paie des années d’immobilisme.
En quoi le ramadan a-t-il une dimension géopolitique et économique ?
Akram Belkaïd cite la concurrence entre pays producteurs de dattes et les dons saoudiens de dattes à des pays pauvres, une forme de soft power. En France, il évoque une hausse de 4 à 5 % des dépenses des ménages concernés et l’arrivée du ramadan dans la grande distribution et les restaurants.
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