
Xavier Raufer, criminologue et directeur d'études au Cnam, répond à Jean-Baptiste Noé, directeur de la revue Conflits, sur l'état de la criminalité en France. Cambriolages, agressions sur la voie publique, homicides et tentatives : il défend l'idée que les chiffres publiés sous-estiment la réalité. Il décrit aussi un milieu criminel devenu « ubérisé », l'afflux de cocaïne en Europe, les routes du trafic qui changent sans cesse et les quartiers où, selon lui, l'État a perdu pied.
Des chiffres qui ne disent pas tout
Le criminologue Xavier Raufer, directeur d’études au Cnam, expose dans cette émission de Conflits sa lecture de la criminalité en France. Il identifie trois formes d’insécurité qui « empoisonnent la vie » des Français : les cambriolages, les agressions hors du cadre familial (sur la voie publique, sur les trajets, au travail) et les homicides et tentatives, dont la hausse serait selon lui en partie masquée par les progrès de la médecine d’urgence, qui sauve davantage de blessés. Il reproche au ministère de l’Intérieur de ne publier chaque mois que les cambriolages de logements, alors que les autres (mairies, entreprises, boutiques, fermes) représenteraient de 45 à 50 % du total, et de ne compter que les faits connus. En ajoutant le « chiffre noir », mesuré par les enquêtes de victimation (environ 37 % des victimes ne portent pas plainte), il estime le nombre réel à 1 400 cambriolages par jour, contre les 600 cités officiellement. Il revient sur le cambriolage du musée du Louvre pour décrire un milieu criminel « ubérisé » : un caïd souvent installé à l’étranger achète des informations, puis recrute des équipes jetables, surnommées « les Kleenex », qui ignorent tout du commanditaire. Les polices municipales, juge-t-il, ne peuvent qu’obtenir un « effet de déplacement » des trafics vers la commune voisine, faute de pouvoirs de police judiciaire.
Il cite le précédent de la French Connection, démantelée sous la pression américaine, pour rappeler qu’on ne combat le narcotrafic qu’avec un diagnostic juste et une capacité de réaction rapide, face à des réseaux qui changent de pied plus vite que les administrations.
Cocaïne, routes criminelles et quartiers hors contrôle
Pour Xavier Raufer, le grand risque de 2026 est une « inondation de cocaïne ». Les surfaces cultivées en coca en Amérique latine dépassent selon lui 400 000 hectares pour la deuxième année, dans neuf pays contre trois il y a cinq ans. Le prix de gros du kilo serait passé de 32 000 euros à Marseille début 2024 à 17 000 euros parfois en région parisienne fin 2025, et le gramme vendu dans la rue autour de 50 euros, contre 80 euros auparavant : une baisse qu’il présente comme la preuve d’un échec, puisque des saisies efficaces feraient monter les prix. Il décrit une chaîne segmentée, où les logisticiens répondent des cargaisons sur leur vie, et des routes de rechange toujours prêtes : après Anvers (116 tonnes saisies en 2023, alors que 2 % des conteneurs y sont contrôlés) et Rotterdam, les flux glissent vers les ports du sud de l’Europe. Il explique que les trafics se cachent dans les flux légaux, comme sur la route des Balkans, par laquelle passeraient, selon une étude européenne qu’il cite, 70 % des biens et personnes illicites. Il redoute aussi qu’après la guerre en Ukraine, armes et anciens combattants alimentent la criminalité, comme après les guerres de Yougoslavie ou d’Afghanistan. Il juge enfin sévèrement la politique de la ville : les quartiers suivis seraient passés de 22 en 1983 à près de 1 400 fin 2024, sans que les trafics y reculent.
Selon lui, les trafics se sont étendus de Paris, Lyon et Marseille aux villes moyennes et aux campagnes, parce que « les malfaiteurs ne s’arrêtent que quand on les arrête ».
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- Le Cnam : établissement où Xavier Raufer est directeur d’études, chargé de la recherche.
- Le cambriolage du musée du Louvre : exemple du fonctionnement « ubérisé » du milieu criminel selon l’invité.
- La French Connection : réseau de trafic d’héroïne démantelé sous la pression des États-Unis.
- Le cartel de Medellin : modèle de cartel intégré, aujourd’hui remplacé par des chaînes segmentées.
- Le port d’Anvers : principal point d’entrée de la cocaïne en Europe, avec 116 tonnes saisies en 2023.
- La route des Balkans : corridor emprunté par des flux légaux et illicites entre la Turquie et l’Allemagne.
- La politique de la ville : dispositif que l’invité juge inefficace face aux trafics dans les quartiers.
Au fil de l’épisode
- 00:01:31 : présentation de Xavier Raufer
- 00:02:43 : la sécurité, thème récurrent des campagnes électorales
- 00:04:37 : cambriolages, agressions et homicides, ce qui inquiète les Français
- 00:06:58 : les cambriolages et les chiffres du ministère de l’Intérieur
- 00:09:13 : le chiffre noir et les enquêtes de victimation
- 00:11:18 : le cambriolage du Louvre et le milieu criminel « ubérisé »
- 00:16:26 : les polices municipales et l’effet de déplacement
- 00:21:53 : le précédent de la French Connection
- 00:25:37 : l’inondation de cocaïne qui menace la France
- 00:28:16 : logisticiens du narcotrafic et routes de rechange
- 00:30:17 : Anvers, Rotterdam et le déplacement vers les ports du sud
- 00:31:40 : la baisse du prix de la cocaïne, preuve d’un échec
- 00:33:29 : les routes criminelles cachées dans les flux légaux
- 00:37:30 : corridors d’Asie centrale et risques après la guerre en Ukraine
- 00:40:29 : territoires hors contrôle et politique de la ville
- 00:45:07 : la diffusion des trafics aux villes moyennes et aux campagnes
FAQ
Qui est Xavier Raufer ?
Xavier Raufer est criminologue et directeur d’études au Cnam, où il est chargé de la recherche. Il est présenté par la revue Conflits comme un spécialiste de la criminalité en France et dans le monde. Dans cette émission, il commente les chiffres de la délinquance, le narcotrafic et les routes criminelles internationales.
Combien de cambriolages y a-t-il réellement en France selon Xavier Raufer ?
Selon lui, environ 1 400 par jour, soit un par minute. Il part des 600 cambriolages quotidiens de logements cités par le ministère de l’Intérieur, y ajoute ceux des commerces, entreprises et autres locaux, que le bulletin mensuel ne publie pas, puis le « chiffre noir » des victimes qui ne portent pas plainte, estimé à 37 %.
Pourquoi la baisse du prix de la cocaïne est-elle un signe d’échec ?
Xavier Raufer explique que si les saisies étaient efficaces, la drogue se raréfierait et son prix monterait. Or le gramme vendu dans la rue serait passé d’environ 80 à 50 euros, et le kilo en gros de 32 000 à 17 000 euros parfois. Pour lui, cette baisse montre que l’offre de cocaïne augmente plus vite que la répression.
Qu’est-ce que l’effet de déplacement en criminologie ?
C’est, explique Xavier Raufer, la tendance des réseaux criminels à se déplacer quand la pression de l’État s’exerce sur eux, plutôt que d’affronter la force publique. Une police municipale efficace peut ainsi pousser un trafic vers la commune voisine, sans le faire disparaître, faute de moyens de police judiciaire.
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