Podcast Défense.
QUARTIER LIBRE16 mai 202594 min

La guerre électronique a déjà commencé

avec général Tassel

général Tassel, la guerre invisible du renseignement et du cyber

À la tête de la brigade de renseignements et cyberélectronique de l’armée de Terre, le général Tassel commande les spécialistes des écoutes, les cybercombattants et les agents de terrain. Dans cet épisode, il dévoile les coulisses d’une guerre invisible mais déjà bien réelle, qui se joue dans l’espace numérique contre nos compétiteurs stratégiques. Il revient sur la réorientation du renseignement français vers le flanc Est de l’Europe et sur l’importance des « signaux faibles » pour anticiper les crises. Le général Tassel partage également son expérience du feu, du commandement d’une coalition européenne en Afrique à la perte de ses hommes en opération.

Une guerre déjà commencée

Le général Tassel est formel : la guerre dans le cyberespace n’est pas une menace future, elle a déjà commencé. Son métier, à la tête de la brigade de renseignements et cyberélectronique, est de récolter et d’analyser les informations sur les adversaires de la France. Il distingue deux types d’ennemis : les groupes djihadistes, combattus dans le cadre du contre-terrorisme, et les « compétiteurs stratégiques » que sont principalement la Russie, la Chine et l’Iran. Pour les surveiller, ses équipes s’appuient sur un large éventail de techniques, du renseignement d’origine humaine (ROHUM) au renseignement d’origine électromagnétique (ROEM), en passant par l’analyse des sources ouvertes (OSINT), comme les réseaux sociaux. « C’est une mine qui est presque inépuisable de renseignements », explique-t-il.

L’intelligence artificielle joue un rôle croissant dans le traitement de cette masse de données, permettant d’automatiser la détection d’anomalies et d’accélérer l’analyse. Le général Tassel distingue son travail, d’ordre tactique et destiné aux chefs militaires sur le terrain, de celui de la DGSE, qui opère à un niveau plus stratégique pour éclairer les décisions politiques.

Sur le flanc Est

Depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie en février 2022, un basculement majeur s’est opéré. Si la menace djihadiste en Afrique a longtemps mobilisé les capacités françaises, le dispositif de renseignement est aujourd’hui massivement réorienté vers le flanc Est de l’Europe. Cette anticipation n’est pas nouvelle ; l’armée française avait déjà perçu des « signaux faibles » de la remontée en puissance russe depuis plusieurs années. Le général Tassel donne un exemple concret de ces indices : l’activation d’une chaîne du sang à grande échelle, avec le déploiement d’hôpitaux de campagne et de vraies poches de sang, qui, cumulée à d’autres éléments, peut indiquer la préparation d’une offensive réelle et non d’un simple exercice.

Cette nouvelle ère a effacé la distinction traditionnelle entre temps de paix et temps de guerre. « On est maintenant dans une sorte de continuum où, en fait, il y a en permanence entre les États une compétition », analyse-t-il. Pour ses équipes, cela se traduit par une mission permanente : son centre d’opérations surveille l’activité russe 24 heures sur 24, 7 jours sur 7.

Des geeks sous les drapeaux

La guerre moderne est hybride, mêlant le combat rustique des tranchées ukrainiennes à une sophistication technologique extrême. La brigade du général Tassel est en première ligne de cette transformation, recrutant des profils nouveaux : des codeurs, des spécialistes des algorithmes, des passionnés d’informatique. « On ne leur demande pas forcément la même chose qu’un combattant de l’infanterie », admet-il. L’armée a mis en place des parcours de recrutement plus souples pour attirer ces talents, leur offrant un simple « vernis militaire » pour les rendre opérationnels rapidement. Loin du cliché, il ne s’agit pas d’aller chercher des pirates, mais de capitaliser sur la passion et l’esprit d’innovation de ces spécialistes, qui développent le week-end des « zoubinettes » — des solutions ingénieuses pour résoudre des problèmes techniques complexes.

Cette agilité est cruciale. Lors d’un exercice récent, des codeurs de sa brigade ont réussi en trois jours à faire communiquer des systèmes d’information hétérogènes, raccourcissant ainsi drastiquement la boucle entre la détection d’une cible à haute valeur et sa neutralisation. Pour autant, le général Tassel insiste sur la nécessité de maîtriser la « frugalité numérique » : être capable, du jour au lendemain, de se passer de GPS et de réseaux pour revenir à la carte et aux estafettes.

Commander des Européens en Afrique

Avant de diriger le renseignement, le général Tassel a commandé la Task Force Takuba, une coalition de forces spéciales européennes opérant au Mali. Cette expérience, où la France agissait en « nation cadre », préfigure selon lui de futures opérations où les Européens pourraient prendre l’initiative sans dépendre systématiquement de l’OTAN ou d’un commandement américain. Commander des soldats de nationalités et de cultures très différentes, des Estoniens aux Italiens, présente des défis techniques, comme l’interopérabilité des systèmes radio. Mais ces obstacles sont surmontables. « Ce que j’ai ressenti, c’est que certes, on est tous différents, mais il y avait un vrai point commun, c’est ce sentiment de se sentir européen. »

L’un des enjeux majeurs de ces coalitions reste le partage du renseignement. Chaque information est classifiée et reste la propriété de la nation qui l’a collectée. « Le renseignement, c’est quelque chose qui est national », rappelle-t-il. Chaque pays décide de ce qu’il partage avec ses alliés, même les plus proches. Sur le terrain, cependant, le pragmatisme l’emporte souvent pour protéger un camarade en danger.

Le chef au combat

Le général Tassel revient sur son parcours, marqué par l’épreuve du feu dès ses débuts comme jeune lieutenant en République centrafricaine en 1996. Il raconte son premier assaut, à la tête d’une section de jeunes soldats, pour reprendre la maison de la radio à Bangui. « À partir du moment où le chef de section, c’est le premier qui est en train de courir devant, tout le monde a suivi. » C’est cette figure du chef, vers qui tous les regards se tournent au moment décisif, qui définit pour lui le commandement. Il évoque aussi les moments les plus sombres, comme l’embuscade d’Uzbin en Afghanistan en 2008, et surtout la perte de deux de ses hommes en 2013, lors de l’opération Sangaris. Il décrit avec sobriété le moment où il a dû annoncer la nouvelle à la section.

« La mission continue », leur a-t-il dit, sachant qu’ils devraient repartir au combat dès le lendemain. C’est cette exigence du métier militaire qui forge les chefs et les soldats. Engagé à 21 ans « pour aller au combat », il est resté dans l’armée « pour les hommes et les femmes qui servent cette institution ».

Pour aller plus loin

Les références de l’épisode

  • Personnes : général Tassel, capitaine Brault, Sébastien Lecornu, Vladimir Poutine, général de Gaulle, Nicolas Sarkozy, général Hogard.
  • Organisations et unités : Brigade de renseignements et cyberélectronique, Armée de Terre, DGSE (Direction Générale de la Sécurité Extérieure), DGSI (Direction Générale de la Sécurité Intérieure), Groupe Wagner, Task Force Takuba, 8e RPIMA (Régiment de parachutistes d’infanterie de marine), OTAN.
  • Lieux et opérations : Ukraine, Russie, Afrique, flanc Est (Roumanie, Estonie), Afghanistan, Mali, République centrafricaine, Bangui, Bosnie, Liban, Castres, Opération Sangaris, Opération Atalante.
  • Événements : Chute du mur de Berlin, Embuscade d’Uzbin (août 2008).
  • Concepts : Renseignement d’origine humaine (ROHUM), Renseignement d’origine image (ROIM), Renseignement d’origine électromagnétique (ROEM), Renseignement en source ouverte (OSINT).

Au fil de l’épisode

  • Le métier du général Tassel : récolter du renseignement sur les ennemis de la France, des groupes djihadistes aux compétiteurs stratégiques comme la Russie ou la Chine.
  • Les différentes natures du renseignement : humain, image, électromagnétique et en sources ouvertes (réseaux sociaux).
  • La différence entre le renseignement tactique de l’armée de Terre et le renseignement stratégique de la DGSE.
  • La réorientation du dispositif de renseignement français vers le flanc Est de l’Europe depuis la guerre en Ukraine.
  • Les « signaux faibles » qui permettent d’anticiper un conflit, comme l’activation d’une chaîne du sang.
  • La fin de la distinction entre temps de paix et temps de guerre, remplacée par un état de compétition permanente.
  • Le recrutement de nouveaux profils par l’armée, notamment des codeurs et des informaticiens, pour la guerre cyber.
  • L’importance de l’innovation et de la « bidouille » pour trouver des solutions techniques rapides sur le terrain.
  • La double exigence du soldat moderne : maîtriser la haute technologie tout en sachant s’en passer pour revenir à des savoir-faire rustiques.
  • Le retour d’expérience du général Tassel sur le commandement de la Task Force Takuba, une coalition de forces spéciales européennes en Afrique.
  • Les défis de l’interopérabilité et du partage de renseignement entre nations alliées.
  • Commander des spécialistes sans être soi-même un expert : l’importance de s’intéresser au métier de ses subordonnés.
  • Son conseil aux jeunes chefs : « Aimer les hommes et les femmes qu’on a sous ses ordres. »
  • Le récit de son baptême du feu comme jeune lieutenant en République centrafricaine en 1996.
  • Le rôle du chef au combat : celui qui entraîne le groupe par l’exemple.
  • L’embuscade d’Uzbin en Afghanistan (2008) et les leçons tirées de ce drame.
  • La perte de deux de ses hommes sous son commandement lors de l’opération Sangaris en 2013.
  • La gestion du deuil en opération et l’accompagnement des soldats et des familles.
  • L’évolution de la prise en charge des blessures psychologiques (stress post-traumatique) dans les armées.
  • Ses motivations initiales pour s’engager : « Je voulais aller faire la guerre. »
  • Comment concilier une carrière militaire exigeante et une vie de famille.

FAQ

Qui est le général Tassel ?

Le général Tassel est un officier de l’armée de Terre française. Dans cet épisode, il est présenté comme le commandant de la brigade de renseignements et cyberélectronique. Son rôle est de superviser la collecte et l’analyse d’informations sur les adversaires de la France. Il a une longue carrière opérationnelle, ayant notamment servi dans l’infanterie parachutiste et les forces spéciales, et commandé la Task Force Takuba en Afrique.

Qu’est-ce que la guerre électronique et cyber ?

La guerre électronique et cyber désigne l’ensemble des actions menées dans l’espace électromagnétique et numérique pour obtenir un avantage militaire. Selon le général Tassel, cela inclut l’interception des communications ennemies, l’analyse des signaux, mais aussi les attaques informatiques contre les réseaux, les systèmes bancaires ou les infrastructures critiques d’un pays. Il affirme que cette guerre invisible a déjà commencé et constitue un champ de confrontation permanent entre États.

Quels sont les différents types de renseignement militaire ?

Le général Tassel évoque plusieurs types de renseignement. Le renseignement d’origine humaine (ROHUM) provient de sources humaines sur le terrain. Le renseignement d’origine image (ROIM) est issu de photos satellites ou aériennes. Le renseignement d’origine électromagnétique (ROEM) consiste à intercepter les ondes et signaux. Enfin, le renseignement en sources ouvertes (OSINT) exploite les informations publiques disponibles sur internet, les réseaux sociaux ou les blogs.

Comment l’armée de Terre s’adapte-t-elle à la guerre du futur ?

L’armée de Terre s’adapte en recrutant des profils aux compétences nouvelles, notamment des experts en informatique, en codage et en analyse de données. Elle met en place des parcours de recrutement plus souples pour attirer ces talents civils. Elle encourage aussi l’innovation interne pour développer rapidement des solutions technologiques. Parallèlement, elle maintient l’entraînement aux savoir-faire fondamentaux pour pouvoir combattre dans un environnement où la technologie serait coupée (frugalité numérique).

Qu’est-ce que la Task Force Takuba ?

La Task Force Takuba était une coalition militaire composée de forces spéciales de plusieurs pays européens (France, Estonie, Tchéquie, Suède, Italie…). Commandée par le général Tassel en 2022, elle opérait au Mali avec pour mission principale d’accompagner et de former les unités maliennes dans leur lutte contre les groupes terroristes. C’était une initiative illustrant une forme d’Europe de la défense, menée par la France en tant que nation cadre.

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