Podcast Défense.
QUARTIER LIBRE16 avril 202665 min

Guerre moderne : ce qui a changé

avec Colonel Reicher

Colonel Reicher, analyse de la guerre en Ukraine et les leçons tactiques du terrain

Ancien chef de corps du 501e régiment de chars de combat, le colonel Reicher est aujourd'hui un observateur militaire du conflit russo-ukrainien. De retour du terrain, il analyse pour Quartier Libre ce qui change vraiment dans la guerre moderne, mais aussi ce qui, au fond, ne change pas. Drones lance-flammes, retour des trains-hôpitaux, usage tactique de Signal et WhatsApp, motos sur le champ de bataille… Cet épisode livre une lecture d'une rare densité sur un conflit devenu un laboratoire militaire sans précédent, où la technologie omniprésente n'a pas effacé l'importance de l'initiative, de la ruse et de la qualité du commandement.

Juxtaposition et nouvelles réalités

Le colonel Reicher entame son analyse par ce qu’il nomme la « juxtaposition » : un mélange permanent entre des savoir-faire militaires ancestraux et l’intégration de technologies civiles grand public. Cette guerre se caractérise par l’absence de suprématie aérienne pour l’un ou l’autre camp, ce qui bouleverse en profondeur la logistique et le soutien. L’évacuation des blessés (EVASAN), par exemple, doit se réinventer. Elle s’effectue désormais sur des créneaux très courts, à l’aube et au crépuscule, lorsque les capteurs des drones sont les moins performants. Cette contrainte a favorisé l’émergence de solutions innovantes comme les robots terrestres d’extraction, mais aussi le retour de moyens que l’on croyait obsolètes, à l’image des trains-hôpitaux.

Cette hybridation se retrouve jusque dans l’équipement individuel, avec des conséquences parfois dramatiques, comme l’achat massif par les soldats de garrots tourniquets non homologués sur des plateformes commerciales, entraînant un taux d’amputation élevé avant que des formations correctives ne soient mises en place.

Le champ de bataille réinventé

« Il n’y a plus de zone sûre ! » C’est l’un des enseignements majeurs du conflit selon le colonel Reicher. L’absence de sanctuaire, où que l’on soit, impose une nouvelle règle de survie : la dispersion. Les grandes colonnes de blindés russes, organisées en groupements tactiques interarmes (BTG), ont été décimées au début du conflit car elles représentaient des cibles trop concentrées. La guerre a donc vu la taille des pions tactiques diminuer drastiquement. L’objectif est de devenir une « cible non rentable », c’est-à-dire une unité si petite que l’ennemi jugera le coût pour la détruire supérieur au gain tactique. C’est dans cette logique que réapparaissent les motos, capables de mener des raids rapides et de semer le doute à faible coût.

La question tactique centrale pour un chef n’est donc plus de concentrer ses moyens, mais de concentrer ses efforts. Il s’agit de trouver le point d’équilibre pour frapper fort sans s’exposer, en combinant habilement les hommes et la technologie.

La guerre des drones et de la ruse

Si les drones sont omniprésents, leur efficacité est le fruit d’une course permanente à l’innovation. Le colonel Reicher rappelle qu’un drone se compose d’un porteur, d’une liaison et d’une charge, et que chaque élément est en constante évolution. La plupart des engins sont des adaptations de matériel civil, ce qui permet des boucles de rétroaction très rapides. Face au brouillage des liaisons radio, on a ainsi vu apparaître des drones filaires, guidés par fibre optique sur des dizaines de kilomètres. En réponse, des « tunnels antidrones » faits de filets de pêche sont apparus pour protéger les axes logistiques.

Parallèlement, la prétendue « transparence du champ de bataille » est un leurre. La ruse et le camouflage restent des facteurs décisifs. Les vieilles recettes fonctionnent toujours, améliorées par la technologie : des chars gonflables équipés de dispositifs thermiques pour tromper les capteurs, des canons à son simulant des mouvements de troupes, dont l’efficacité est vérifiée en temps réel en surveillant les réseaux de communication ennemis. La surprise reste, selon lui, toujours possible.

L’humain, clé de voûte du conflit

Malgré la saturation technologique, l’humain demeure au centre de l’équation guerrière. Le colonel Reicher souligne le rôle fondamental des civils ukrainiens, dont la résistance a été sous-estimée par la Russie. La frontière entre combattants et non-combattants s’estompe, avec des citoyens prenant les armes, démontant des panneaux de signalisation ou fabriquant des drones chez eux. L’armée ukrainienne elle-même a adopté une structure de commandement très décentralisée, où les commandants de brigade disposent d’une grande autonomie, allant jusqu’à lever leurs propres fonds via du crowdfunding et être évalués sur leurs résultats dans une logique de « course au score ».

Finalement, ce sont les qualités humaines qui font la différence. L’initiative, dont l’absence a été criante côté russe au début du conflit, est la clé. Elle se cultive par la confiance et le droit à l’erreur. Pour le colonel Reicher, la formation des chefs doit plus que jamais se concentrer sur les invariants du métier de soldat : « forger les corps et les cœurs » pour endurer, durer et décider dans l’incertitude.

Pour aller plus loin

Les références de l’épisode

  • Personnes : Colonel Reicher, Capitaine Brault, Vladimir Poutine, Volodymyr Zelensky, Olivier Norek, Bernard Pivot, Général Lecointe.
  • Unités et organisations : 501e régiment de chars de combat, Armée de Terre, Oukraf Todor (service des routes ukrainien), les sorcières de Boutcha.
  • Lieux : Ukraine, Kiev, Irpin, Brovary, mer Noire, aérodrome d’Hostomel, Bakhmout, Verdun.
  • Technologies et concepts : Drones FPV, drones filaires, drones lance-flammes, Signal, WhatsApp, Telegram, Temu, BTG (Groupement Tactique Interarmes), EVASAN (évacuation sanitaire), Opération Spiderweb.

Au fil de l’épisode

  • Présentation du colonel Reicher, observateur militaire du conflit russo-ukrainien.
  • La juxtaposition : le mélange de tactiques anciennes et de technologies modernes.
  • L’absence de suprématie aérienne et son impact sur la logistique et les évacuations sanitaires.
  • Les nouvelles tactiques d’EVASAN : créneaux horaires, drones et robots terrestres.
  • Le retour des trains-hôpitaux, un moyen que l’on croyait obsolète.
  • Le danger des équipements médicaux non certifiés achetés en ligne par les soldats.
  • L’utilisation tactique des messageries civiles comme Signal et WhatsApp.
  • Le débat sur les drones : faut-il privilégier le low-cost en grand nombre ou la haute technologie ?
  • L’absence de sanctuaire : il n’y a plus de zone sûre sur le champ de bataille.
  • La survie par la dispersion et l’échec des grands groupements tactiques russes (BTG).
  • Le concept de « cible non rentable » et le retour des motos pour des raids rapides.
  • La nouvelle équation tactique : comment concentrer les efforts sans concentrer les moyens.
  • L’apparition d’armes nouvelles comme les drones lance-flammes.
  • Le rôle du char de combat sur un front figé : son utilisation en tir indirect, comme une pièce d’artillerie.
  • La « transparence du champ de bataille » : un paradoxe, pas une réalité absolue.
  • L’efficacité persistante de la ruse et de la déception : chars gonflables, canons à son.
  • Le rôle fondamental de la population civile dans la résistance ukrainienne.
  • L’estompement de la frontière entre civils et militaires.
  • La boucle d’innovation permanente entre armes et contre-mesures (le glaive et le bouclier).
  • L’émergence des drones filaires pour contrer le brouillage électronique.
  • La structure de commandement décentralisée de l’armée ukrainienne au niveau de la brigade.
  • Le financement participatif (crowdfunding) et la « gamification » de la guerre pour certaines unités.
  • La place centrale de l’humain : l’intuition et l’appréciation de situation face à la machine.
  • L’initiative comme facteur décisif, et son absence criante côté russe au début du conflit.
  • Comment cultiver l’initiative : la confiance et le droit à l’échec.
  • La formation des chefs : « forger les corps et les cœurs » pour affronter la réalité du combat.
  • Questionnaire final : la Russie mène-t-elle une guerre d’usure ? L’Ukraine peut-elle encore gagner ?
  • Analyse du colonel Reicher : les territoires perdus ne pourront pas être reconquis, faute de rapport de force suffisant.
  • La fin des grandes percées au profit d’une guerre d’attrition par « grignotage ».

FAQ

Qui est le colonel Reicher ?

Le colonel Reicher est un officier de réserve de l’armée de Terre française. Ancien officier d’active, il a notamment commandé le 501e régiment de chars de combat. Il est aujourd’hui observateur militaire et expert du conflit russo-ukrainien, se rendant régulièrement sur le terrain pour analyser les évolutions de la guerre moderne. Dans cet épisode, il partage son retour d’expérience et son analyse des changements tactiques et stratégiques.

Pourquoi n’y a-t-il plus de « zone sûre » dans la guerre en Ukraine ?

Selon le colonel Reicher, l’absence de « sanctuaire » est une caractéristique majeure de ce conflit. L’omniprésence des drones d’observation et d’attaque, ainsi que la portée des systèmes d’artillerie, font que n’importe quel point du territoire, y compris les zones arrière traditionnellement considérées comme sûres, peut être frappé. Cette réalité impose une dispersion constante des forces pour survivre et rend les concentrations de moyens extrêmement vulnérables.

Comment la technologie civile est-elle utilisée sur le champ de bataille ?

La technologie civile est massivement détournée à des fins militaires. Le colonel Reicher explique que des applications de messagerie comme Signal ou WhatsApp sont intégrées dans les schémas de transmission pour leur agilité, malgré les risques de sécurité. De même, la majorité des drones utilisés sont à l’origine des modèles civils, adaptés en permanence pour emporter des charges explosives ou des caméras. Cette hybridation s’étend jusqu’à l’équipement individuel, parfois acheté sur des sites de e-commerce.

Le camouflage et la ruse sont-ils encore efficaces à l’ère des drones ?

Oui, et ils sont même plus importants que jamais. Le colonel Reicher insiste sur le fait que la transparence du champ de bataille est un mythe. Les vieilles recettes de la déception et de la dissimulation fonctionnent toujours. Il cite l’exemple de faux chars gonflables équipés de signatures thermiques pour leurrer les drones, ou de canons à son qui simulent des déplacements de troupes. Le but est de saturer l’adversaire d’informations et de le pousser à l’erreur.

Qu’est-ce que la « juxtaposition » dans la guerre moderne ?

La juxtaposition est un terme utilisé par le colonel Reicher pour décrire le mélange constant, sur le champ de bataille ukrainien, entre des pratiques très anciennes et des technologies de pointe. On y voit coexister des combats de tranchées dignes de la Première Guerre mondiale avec l’emploi d’essaims de drones pilotés via des applications sur smartphone. C’est cette combinaison permanente entre le high-tech et le rustique qui caractérise, selon lui, la guerre telle qu’elle se mène aujourd’hui.

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