
Alexandre Jubelin reçoit dans Le Collimateur Héloïse Fayet et Paul Wohrer, chercheurs à l'Ifri, auteurs d'une étude sur le Golden Dome, le bouclier antimissile que Donald Trump promet de déployer en trois ans pour 175 milliards de dollars. De l'initiative de défense stratégique de Reagan aux constellations de satellites, du coût réel du projet aux réactions de Moscou et Pékin, ils expliquent pourquoi ce programme est intenable dans sa forme annoncée, et pourquoi il reste déstabilisateur.
Un bouclier antimissile qui promet l’impossible
Dans cet épisode du Collimateur, Alexandre Jubelin reçoit Héloïse Fayet, chercheuse au Centre des études de sécurité de l’Ifri et responsable du programme Dissuasion et prolifération, et Paul Wohrer, responsable du programme espace du Centre géopolitique des technologies de l’Ifri, pour discuter de leur étude « Les fausses promesses du Golden Dome : incertitudes d’un projet déstabilisateur ». Le point de départ est la déclaration de Donald Trump depuis le Bureau ovale, en mai 2025 : un système capable d’intercepter tous les types de missiles, y compris depuis l’espace, opérationnel avant la fin de son mandat, pour 175 milliards de dollars. Les deux chercheurs remontent d’abord à l’initiative de défense stratégique (IDS) annoncée par Ronald Reagan en mars 1983. Paul Wohrer la décrit comme un énorme programme de recherche et développement, né d’une réflexion américaine des années 1970 sur l’usage militaire de l’espace, et rappelle ses deux pistes : les lasers à rayons X étudiés au Lawrence Livermore Laboratory, qui ont déçu, et les intercepteurs en orbite, devenus les « Brilliant Pebbles », l’architecture qui a le plus survécu et inspire le Golden Dome. Héloïse Fayet explique l’intérêt d’un intercepteur spatial : frapper le missile adverse dès sa phase de montée, alors que le dispositif actuel repose sur des intercepteurs basés aux États-Unis et en Alaska. Elle rappelle le cadre du traité ABM de 1972, qui limitait les intercepteurs à la protection de sites stratégiques, et Paul Wohrer précise que le traité de l’espace de 1967 interdit les armes de destruction massive en orbite, sans régler la question des armes spatiales, si difficiles à définir.
La comparaison avec le dôme de fer israélien ne tient pas, selon Héloïse Fayet : c’est une seule couche d’un système multicouche qui couvre quelques dizaines de milliers de kilomètres carrés, accepte un taux de pénétration et n’engage pas d’intercepteur quand un missile tombe dans le désert. Les États-Unis, souligne Alexandre Jubelin, sont environ 400 fois plus grands.
Ce qui existe, ce qui est promis
Les invités détaillent l’architecture actuelle, conçue contre quelques missiles nord-coréens ou iraniens et non contre la Russie : 44 intercepteurs GBI (ground-based interceptors) d’une portée d’environ 5 000 km, puis les SM-3 tirés depuis les navires Aegis, les batteries THAAD et, en dernier recours, le PAC-3, d’une portée inférieure à 200 km. Héloïse Fayet évoque une « crise des intercepteurs » aux États-Unis, qui a conduit à retirer des batteries THAAD de Corée du Sud pour les déployer au Moyen-Orient. Pour Paul Wohrer, la partie la plus sérieuse du projet est l’alerte avancée : la Proliferated Warfighter Space Architecture (PWSA) prévoit environ 450 satellites, mais 91 seulement sont encore en test et les industriels peinent à livrer. Le secret qui entoure le programme est, selon lui, sans précédent : l’étude a dû assembler tout ce qui était connu, sans certitude sur l’architecture finale. Sur le coût, Alexandre Jubelin cite une estimation du Congrès d’au moins 800 milliards de dollars et l’article de Todd Harrison, qui aboutit à 3 100 milliards pour le scénario le plus proche des annonces. Héloïse Fayet relie aussi le projet à une inquiétude plus ancienne, déjà présente dans la Missile Defense Review de 2022 : la montée en gamme des arsenaux russe et chinois, le planeur hypersonique DF-17 dévoilé en 2019, la fin du traité FNI en 2019, et les armes russes à propulsion nucléaire comme la torpille Poséidon, qui pourraient arriver par le sud.
Le volet industriel montre une autre manière d’acheter : des contrats où les entreprises développent sur fonds propres, des véhicules OTA (Other Transaction Authorities), de nouveaux acteurs comme Anduril et SpaceX, et un consortium dont les membres, passés de six à neuf, peuvent exclure chaque semaine l’un d’entre eux par un vote.
Un projet déstabilisateur, de Moscou au Groenland
Pour Héloïse Fayet, le Golden Dome est paradoxal : il ne fonctionnera pas à l’échelle voulue par Donald Trump, mais les adversaires le prennent au sérieux. Elle cite les réactions russes et chinoises qui le jugent profondément déstabilisateur et rapporte que des chercheurs russes se disent satisfaits de voir les États-Unis s’embourber dans la défense antimissile comme l’Union soviétique dans les années 1970 et 1980, au détriment de la modernisation de leur dissuasion, alors que le programme Sentinel, censé remplacer les missiles Minuteman III, accuse plus de dix ans de retard. Les trois intervenants discutent la dialectique du glaive et du bouclier, le risque d’une course aux armements et la vulnérabilité de satellites devenus des cibles parce qu’ils servent aussi sur le terrain, du GPS pendant la guerre du Golfe à Starlink en Ukraine. Paul Wohrer insiste sur le risque d’escalade quand ces satellites se mêlent à ceux du commandement nucléaire.
La fin de l’épisode revient sur l’Europe : le Groenland, que Donald Trump juge utile au projet alors que, selon les invités, une constellation de satellites rendrait le radar d’alerte avancée de l’île moins nécessaire, l’incertitude sur l’articulation avec la défense antimissile de l’OTAN, et l’European Sky Shield Initiative, qui supposerait des milliers d’intercepteurs Arrow 3 achetés à Israël pour offrir une protection comparable.
Pour aller plus loin
- L’étude de l’Ifri : Les fausses promesses du Golden Dome
- Extrait du discours de Donald Trump du 20 mai 2025
- L’émission du Collimateur avec Jonathan Guiffard
- Vidéo décrivant les « brilliant pebbles »
- L’épisode du Collimateur sur « A House of Dynamite »
- L’article de Todd Harrison sur War on the Rocks
- L’outil pour construire son « Golden Dome »
- La note de l’Ifri sur les frappes dans la profondeur
- L’épisode du Collimateur avec Mikaa Mered
Les références de l’épisode
- Golden Dome : projet de défense antimissile du territoire américain annoncé par Donald Trump en mai 2025.
- Initiative de défense stratégique (IDS) : programme annoncé par Ronald Reagan en mars 1983.
- Brilliant Pebbles : projet d’intercepteurs en orbite, envisagé à partir de 1984, dont s’inspire le Golden Dome.
- Traité ABM : traité de 1972 sur les missiles antibalistiques, dont les États-Unis se sont retirés sous George W. Bush.
- Traité de l’espace de 1967 : il interdit les armes de destruction massive en orbite.
- Traité FNI : traité sur les forces nucléaires intermédiaires, dénoncé par les États-Unis et la Russie en 2019.
- Traité New Start : traité de limitation des armements stratégiques entre Washington et Moscou, aujourd’hui expiré.
- Dôme de fer, Fronde de David, Arrow 2 et Arrow 3 : les couches du système de défense antimissile israélien.
- Proliferated Warfighter Space Architecture (PWSA) : la constellation américaine d’alerte avancée, environ 450 satellites prévus.
- DF-17 : planeur hypersonique chinois dévoilé en 2019.
- Poséidon : torpille russe à tête et propulsion nucléaires.
- Programme Sentinel : remplaçant des missiles Minuteman III, en retard de plus de dix ans.
- European Sky Shield Initiative : projet européen de défense antimissile.
- A House of Dynamite : film de Kathryn Bigelow, cité pour sa représentation d’une interception.
- Todd Harrison : auteur d’un article sur le coût du Golden Dome publié par War on the Rocks.
Au fil de l’épisode
- 00:01:20 : présentation des invités et de l’étude de l’Ifri sur le Golden Dome
- 00:02:54 : extrait de la déclaration de Donald Trump de mai 2025
- 00:04:39 : un projet réel, aux budgets et aux conséquences géopolitiques bien concrets
- 00:06:04 : l’initiative de défense stratégique de Ronald Reagan et ses origines
- 00:10:08 : lasers spatiaux et Brilliant Pebbles
- 00:11:09 : le traité ABM et le principe de l’intercepteur spatial
- 00:14:05 : le traité de l’espace de 1967 et la difficulté de définir une arme spatiale
- 00:15:48 : pourquoi la comparaison avec le système israélien ne tient pas
- 00:20:26 : l’architecture antimissile américaine actuelle et ses intercepteurs
- 00:26:56 : l’alerte avancée et la Proliferated Warfighter Space Architecture
- 00:33:26 : coût annoncé, estimations du Congrès et de Todd Harrison
- 00:37:27 : la montée des menaces russes et chinoises, des missiles hypersoniques aux armes à propulsion nucléaire
- 00:43:21 : un projet déstabilisateur et le rapport de Donald Trump aux armes nucléaires
- 00:47:51 : le montage industriel du programme et les nouveaux acteurs
- 00:54:57 : un programme de recherche et ses effets dans vingt ans
- 00:55:55 : crise des intercepteurs et retard de la modernisation nucléaire américaine
- 00:57:17 : les réactions russes et chinoises
- 01:01:38 : arsenalisation de l’espace et risque d’escalade
- 01:03:54 : le Groenland, l’OTAN et l’European Sky Shield Initiative
FAQ
Qu’est-ce que le Golden Dome ?
C’est le projet de défense antimissile du territoire américain annoncé par Donald Trump en mai 2025. Il promet d’intercepter tous les types de missiles, y compris depuis l’espace, avant la fin de son mandat et pour 175 milliards de dollars. Héloïse Fayet et Paul Wohrer, chercheurs à l’Ifri, jugent ces promesses intenables.
Pourquoi le Golden Dome est-il comparé à l’initiative de défense stratégique de Reagan ?
Donald Trump se réfère lui-même au programme annoncé par Ronald Reagan en 1983. Selon Paul Wohrer, l’architecture d’intercepteurs en orbite imaginée à l’époque, les « Brilliant Pebbles », est celle qui a le plus influencé le Golden Dome. L’IDS s’était traduite par un énorme effort de recherche et développement, sans aboutir.
Combien coûterait le Golden Dome ?
Le chiffre annoncé est de 175 milliards de dollars. Alexandre Jubelin rappelle que le Congrès l’estime à au moins 800 milliards et que l’analyste Todd Harrison arrive à 3 100 milliards pour le scénario le plus proche des annonces. Les invités soulignent aussi le secret qui entoure l’architecture réelle du programme.
En quoi le Golden Dome est-il déstabilisateur ?
Selon Héloïse Fayet, la Russie et la Chine le jugent déstabilisateur parce qu’il remet en cause la vulnérabilité mutuelle sur laquelle repose la dissuasion. Même s’il ne fonctionne pas à l’échelle promise, il peut pousser les adversaires à renforcer leurs capacités offensives et ouvrir une course aux armements, y compris dans l’espace.
Le Groenland est-il indispensable au Golden Dome ?
Les invités en doutent. Le radar d’alerte avancée installé sur une base américaine du Groenland sert l’architecture actuelle, mais une constellation de satellites le rendrait moins utile. Héloïse Fayet ajoute que les accords existants permettent déjà aux États-Unis de renforcer leur présence sur l’île.
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