
Christine Ockrent consacre son émission Affaires étrangères, sur France Culture, au risque d'une reprise de la guerre contre l'Iran, après la défaite du parti de Donald Trump aux élections de mi-mandat et les législatives israéliennes. Karim Émile Bitar, Élie Tenenbaum, Clément Therme et Denis Charbit, en studio et depuis Tel Aviv, confrontent leurs lectures. Calculs de Benjamin Netanyahou, stratégie iranienne fondée sur le détroit d'Ormuz, avenir de l'aide américaine à Israël, rôle de la Russie et de la Chine : une heure d'analyse sur un conflit dont aucun acteur ne maîtrise seul le tempo.
Une défaite électorale qui rebat les cartes
Dans Affaires étrangères sur France Culture, Christine Ockrent réunit quatre spécialistes pour mesurer ce que les élections de mi-mandat aux États-Unis et les législatives israéliennes du 27 octobre changent au conflit avec l’Iran : Karim Émile Bitar, professeur à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth et à Sciences Po Paris, Élie Tenenbaum, directeur du Centre des études de sécurité de l’Institut français des relations internationales (IFRI), l’historien Clément Therme, spécialiste du monde iranien, et, depuis Tel Aviv, Denis Charbit, professeur de science politique à l’université ouverte d’Israël. Pour Karim Émile Bitar, la défaite républicaine marque un changement de fond : c’est le propre électorat de Donald Trump en 2024 qui s’est retourné, avec le sentiment d’une promesse trahie de mettre fin aux guerres sans fin au Moyen-Orient. Il rappelle le chiffre de 47 milliards de dollars avancé par le Pentagone pour le coût de la guerre contre l’Iran. Il souligne que l’aide américaine à Israël est pour la première fois remise en cause dans les deux partis, et que même les alliés du Golfe poussent à la désescalade, au point qu’il parle d’un « Moyen-Orient post-américain ».
Il n’écarte pas pour autant le risque inverse : un président qui se lancerait dans une fuite en avant pour ne pas apparaître comme un perdant, au moment où il nomme Stephen Miller secrétaire général de la Maison Blanche.
Israël entre deux gouvernements
Denis Charbit décrit des responsables israéliens qui affichent leur capacité à se passer de l’aide américaine dont Donald Trump a annoncé la suppression : selon lui, elle représente 1 à 2 % du PIB israélien, et l’entourage du Premier ministre évoque une hausse de la TVA pour la compenser. Il rapporte que Benjamin Netanyahou, chargé des affaires courantes, pourrait miser sur une nouvelle opération contre l’Iran pour torpiller les négociations de son rival Gadi Eisenkot, ancien chef d’état-major, que le président israélien doit charger de former un gouvernement avec le soutien extérieur des partis arabes. Il juge pourtant qu’après sa défaite, Donald Trump a peu de chances de donner son aval tout de suite. Élie Tenenbaum relativise la portée de l’annonce américaine : Israël dispose d’un budget de défense de 45 milliards de dollars, 40 milliards de dollars de matériel américain sont déjà commandés, et le commandement central des États-Unis (CENTCOM) et l’état-major israélien restent étroitement imbriqués.
Pour Denis Charbit, un gouvernement Eisenkot choisirait d’abord la continuité, avant de marquer sa différence, notamment sur le front libanais.
Ormuz, levier et piège de Téhéran
Clément Therme explique qu’à Téhéran, on juge le risque d’attaque plus élevé après les midterms, un président en fin de mandat ayant moins de contraintes électorales. Il décrit un pays en récession de plus de 10 %, qui n’arrive plus à exporter son pétrole, et un régime dont le principal levier est de perturber le trafic dans les détroits d’Ormuz et de Bab el-Mandeb pour faire monter les prix du pétrole : d’où, selon lui, son refus de signer un accord, au risque d’un effondrement financier. Il parle d’une stratégie d’« escalade horizontale », qui élargirait le champ géographique du conflit jusqu’à l’Europe. Élie Tenenbaum compte 20 à 25 transits par jour dans le détroit, contre 130 avant la guerre, tout en notant que près de 80 % des exportations d’hydrocarbures ont été rétablies grâce à des navettes de petits pétroliers et à des contournements. Il voit la Russie et la Chine se placer au chevet de l’Iran parce que cela sert leur propre jeu, notamment en immobilisant des moyens militaires américains.
Karim Émile Bitar ajoute que l’Iran cherche à pousser les Américains hors de leurs bases du Golfe, dont 16 auraient été fortement endommagées selon les informations de presse qu’il cite.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- « Demain l’Iran, l’avenir d’une nation » : livre de Clément Therme paru aux éditions du Cerf, cité par Christine Ockrent.
- « La fureur tombée du ciel, analyse stratégique de la campagne aérienne contre l’Iran » : étude d’Élie Tenenbaum publiée en mai sur le site de l’IFRI.
- Revue Hérodote : article de Karim Émile Bitar sur Israël, la doctrine de la périphérie et les risques de fragmentation du Moyen-Orient.
- Livre codirigé par Denis Charbit sur Charles de Gaulle, les Juifs français et l’État d’Israël, paru le mois précédant l’émission.
- CENTCOM : commandement central des États-Unis chargé du Moyen-Orient, étroitement lié à l’état-major israélien selon Élie Tenenbaum.
- Détroit d’Ormuz : passage maritime dont la navigation est tombée à 20 à 25 transits par jour selon Élie Tenenbaum.
Au fil de l’épisode
- 00:00:16 : Introduction de Christine Ockrent : défaite républicaine aux midterms, législatives israéliennes et menaces iraniennes
- 00:03:21 : Présentation des quatre invités
- 00:04:32 : Karim Émile Bitar : le basculement de l’électorat de Donald Trump et le coût de la guerre contre l’Iran
- 00:06:33 : J.D. Vance, le courant America First et la nomination de Stephen Miller
- 00:08:21 : Vers un Moyen-Orient post-américain : les pays du Golfe poussent à la désescalade
- 00:08:44 : Denis Charbit : la formation d’un gouvernement en Israël et la fin annoncée de l’aide américaine
- 00:11:00 : Le scénario d’une nouvelle offensive voulue par Benjamin Netanyahou
- 00:14:30 : Clément Therme : la lecture iranienne du risque après les midterms
- 00:15:45 : Les limites d’une stratégie de changement de régime et l’asphyxie économique de l’Iran
- 00:18:07 : Le levier du détroit d’Ormuz et le paradoxe de la stratégie iranienne
- 00:19:08 : Élie Tenenbaum : l’imbrication militaire entre les États-Unis et Israël
- 00:20:36 : Les frappes américaines depuis l’été et l’état de guerre larvée
- 00:21:36 : La navigation dans Ormuz, les navettes de pétroliers et les contournements
- 00:24:02 : Les déclarations de Tom Barack aux monarchies du Golfe
- 00:26:43 : Les pays du Golfe face à l’incohérence américaine
- 00:29:57 : La Russie et la Chine au chevet de l’Iran
- 00:32:45 : Gadi Eisenkot reprendrait-il une ligne offensive contre l’Iran
- 00:36:43 : La récompense offerte par le commandement américain sur le programme nucléaire iranien
- 00:39:58 : Le compromis acceptable pour le régime iranien et la question du séquençage
- 00:42:55 : Karim Émile Bitar : l’objectif iranien de voir partir les bases américaines du Golfe
- 00:44:56 : Une guerre déjà très impopulaire aux États-Unis
- 00:47:42 : La politique israélienne envers ses voisins sous un éventuel gouvernement Eisenkot
- 00:50:44 : Élie Tenenbaum : vers un Moyen-Orient multipolaire
- 00:52:03 : L’Ukraine, terrain d’un accord pour Donald Trump
- 00:55:38 : Les publications récentes des invités
FAQ
Pourquoi les républicains ont-ils perdu les élections de mi-mandat selon les invités ?
Pour Karim Émile Bitar, c’est l’électorat même de Donald Trump en 2024 qui a basculé, jusque dans l’Amérique profonde, avec le sentiment que le président a manqué à sa promesse de mettre fin aux guerres au Moyen-Orient. Christine Ockrent rappelle que les électeurs citaient l’inflation, le prix du diesel et la guerre, et que J.D. Vance a attribué la défaite à la guerre d’Iran.
Quelle est la stratégie de l’Iran face au risque d’une nouvelle offensive ?
Selon Clément Therme, l’Iran ne mise pas sur le nucléaire mais sur les drones et les missiles pour perturber le trafic dans les détroits d’Ormuz et de Bab el-Mandeb et faire monter le prix du pétrole. Il ne peut donc pas signer d’accord, car la seule perspective d’un accord ferait baisser les prix. En cas d’attaque, Téhéran chercherait une escalade horizontale, en élargissant le conflit géographiquement.
Qui est Gadi Eisenkot et changerait-il la politique israélienne envers l’Iran ?
Gadi Eisenkot est l’ancien chef d’état-major que le président israélien doit charger de former un gouvernement. Denis Charbit le décrit comme un homme peu bavard, qui ne livre pas sa vision. Il s’attend à une continuité dans un premier temps, puis à des inflexions, et estime qu’il ne reprendrait pas l’objectif d’élimination du régime iranien porté par Benjamin Netanyahou.
Que change l’arrêt de l’aide militaire américaine à Israël ?
Moins qu’il n’y paraît, selon les invités. Denis Charbit rapporte qu’elle pèse 1 à 2 % du PIB israélien et que l’entourage du Premier ministre envisage de la compenser par la TVA. Élie Tenenbaum rappelle qu’Israël consacre 45 milliards de dollars à sa défense, que 40 milliards de matériel sont déjà commandés et que la coopération militaire avec les États-Unis reste très étroite.
Pourquoi la Russie et la Chine soutiennent-elles l’Iran ?
Pour Élie Tenenbaum, Moscou et Pékin ont intérêt à ce que l’Iran ne s’effondre pas, car le conflit immobilise des moyens militaires américains et consomme des munitions qui manquent ensuite à l’Ukraine ou aux alliés asiatiques. La Russie, qui a promis à Téhéran 90 lance-missiles, chercherait aussi à faire oublier son soutien discret pendant la guerre du printemps.
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